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Politicians and scientists need to listen to the people and strive towards more democracy in science by means of interactive new technologies such as blogs, said Michel Serres, a French philosopher and member of the French Academy.
Michel Serres est philosophe et membre de l'Académie française. Il répondait aux questions d'EurActiv.com après son intervention au
forum
d'Inria sur l'impact socio-économique des technologies de l'information et de la communication.
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Pensez-vous qu'Internet puisse provoquer un « printemps de la démocratie » au plan européen et pas seulement au plan national ?
Il y eu en effet des expériences en régime démocratique, par exemple au Canada où cela a très bien marché, mais aussi au Koweït en mode non démocratique. Mais dans des pays comme les nôtres il est bien clair que c’est déjà fait, c'est-à-dire qu’il y a une sorte de décadence progressive des institutions politiques aujourd’hui, qui ne peut être comprise que si on tient compte précisément des progrès individualistes que font les technologies déjà depuis plusieurs dizaines d’années, disons 15 ans.
L’un des défis de l’UE est d’arriver à traverser les frontières. Les nouvelles technologies sont-elles selon vous bien adaptées à la communication transnationale ?
En fait c’est déjà fait : vous comme moi ne communiquons plus seulement avec nos voisins de paliers, nous avons des échanges avec aussi bien l’Australie, que l’Alaska, ou encore la Bolivie.
Il nous reste une grande barrière, c’est celle des langues...
C’est une barrière essentielle, mais c’est aussi une richesse essentielle. Ce qui est à mon avis extraordinaire dans l’Europe, c’est cette fragilité là. L’Europe est plus fragile que les autres institutions parce qu’elle est multilingue. Mais cette fragilité est une richesse ou une puissance que n’ont pas les autres nations.
Pour s’approcher de la question de la perception des sciences dans la société, l’un des objectifs des institutions européennes est d’avancer vers ce qu’on appelle le "evidence-based policy making", une politique fondée sur les faits démontrés scientifiquement, de manière rationnelle. Pensez-vous que nous soyons en train d'avancer dans cette direction ?
La question est mal posée parce qu’elle suppose qu’il y a un rapport science-société, comme si elles formaient un couple. Or, il n’y a pas de rapport de couple mais un rapport multiple : autour de la table, il y le politique c’est sur, mais il y aussi le juriste, et à côté il y a le médiateur, l’homme de médias. Il y aussi évidemment des idéologues du types sectes, religions, etc. Ca fait du monde !
Par conséquent ce n’est pas vrai qu’il y a un rapport simple. Les gens disent « il faut que les savants expliquent au peuple ». Mais c’est une question qui se posait déjà au XIXème siècle, chez les dinosaures ! Aujourd’hui c’est le peuple qui demande, c'est-à-dire qu’on écoute les gens avant de parler. La question se pose donc tout autrement de ce que l’on croit.
Vous dites que ne public reproche au scientifique de ne pas assez expliquer. Mais le scientifique n’est jamais invité dans les médias ! Et lorsqu’il est invité, comme c’est mon cas, les médias me disent : « Vous avez une minute et demie pour expliquer aux gens le pendule de Foucauld ! »
Face à cela, que suggérez-vous de faire, concrètement ?
Le mot « concrètement » est le mot du journaliste par excellence ! Eh bien cela veut dire qu’il faut susciter ce type de réunions. Pour le moment l’homme de médias se croit tout seul : c’est lui qui invite, c’est lui qui est la vox populi. Donc il peut décider de supprimer les sciences pour faire de l’audimat, et c’est ce que font les médias aujourd’hui.
S’il y a des sujets sur lesquels les médias n’ont pas d’audience aujourd’hui, c’est parce qu’ils sont étranglés. Par exemple, on doit faire une émission de télévision sur les sciences, mai elle est retardée tous les ans par les médias. On nous dit « l’année prochaine, l’année prochaine ». Demandez au programmateur, vous verrez que la science n’a pas la parole ! Alors évidemment, que voulez-vous que nous fassions? Parce qu’aujourd’hui c’est quand même vous, les médias, qui tenez les rennes !
Les médias grand public ont besoin de choses assez sensationnelles. Mais les médias spécialisés peuvent, eux, être mieux à l’écoute des scientifiques...
Il est vrai qu’il y a un effet des médias spécialisés, heureusement. Mais en fait le grand public est tenu par les médias grands publics, évidemment. Et leurs lecteurs sont relativement captifs…
Prenons le cas des OGM : Comment explique-t-on le sujet à la population ?
Il faut répondre aux inquiétudes. En matière scientifique, nous avons pendant deux millénaires fait de l’offre sans écouter la demande : « Fermez vos gueules, je vous explique ». Eh bien ça c’est fini ! Fermez vos gueules, vous les savants, et puis écoutez les demandes des gens ! C'est-à-dire que nous devrions être dans un état de réponse et non pas d’explication.
Quelles sont vos recommandations en ce qui concerne les programmes et les projets de recherche dans ce domaine de l’interaction scienc-société au plan européen ?
Je ferais d’abord un sondage pour demander aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre, quelles sont les questions qui les inquiètent. A la conférence j’ai entendu le PDG de l’INRIA, Michel Cosnard, dire que 60% des gens s’inquiètent. Mais interrogez-les !
Et ensuite ?
Comme j’y habite, je connais beaucoup de médecins de la Silicon Valley qui me disent depuis trois ou quatre ans qu’ils apprennent plus sur le cancer du sein en lisant les blogs des femmes atteintes de cancer du sein que ce qu’ils n’ont jamais appris à la faculté. Finalement ils apprennent mieux leur métier en écoutant le client qu’en écoutant le prof de fac. Ça c’est quand même un résultat !
Donc vous recommanderiez aux gens qui s’occupent de la politique de recherche de regarder dans les blogs, de faire partie de la blogosphère ?
En tout cas, d’être à l’écoute de la population. Parce que, par exemple, vous pouvez toujours leur expliquer une supernova s’ils s’inquiètent à propos des OGM !
Mais vous savez aussi que c’est assez contraire à l’approche scientifique traditionnelle, y compris au plan européen. On créé souvent des comités scientifiques pour s’assurer que l’on reste dans les limites de la science et que les décisions sont prises sur des bases rationnelles. Vous voulez renverser ça complètement ?
Mais bien sûr !
Vous avez des exemples ?
Il y a eu plusieurs exemples, notamment en France avec les comités ou des réunions dans lesquelles on écoute les gens. Vos savez, tant que vous aurez des grands patrons qui dicteront la conduite à tenir, rien ne sera fait.
Donc vous utiliseriez des méthodes un peu anglo-saxonnes du type "users panels" , des discussions à bâtons rompus ou encore des entretiens interactifs ?
Oui, mais il n’est pas nécessaire de créer de nouveaux outils : on a déjà les blogs. Il faudrait faire un sondage là-dessus. Il faut profiter des nouvelles technologies, ce n’est pas la peine de payer à grands frais des réunions à Bruxelles, etc. Il faut créer une démocratie de la science, voilà le maître mot. La démocratie aujourd’hui a de nouvelles conduites vis-à-vis des élections ou des décisions politiques, mais pourquoi ne pas inventer une démocratie de la connaissance ? Celle-ci ne devrait pas toujours être de haut en bas, car tant que l’on reste de haut en bas, ça ne marchera jamais. Il faut de l’interactivité. D’ailleurs les médias qui ne sont pas interactifs sont appelés à mourir : aujourd’hui c’est l’interactivité qui compte.