EurActiv Logo
Actualités & débats européens
- dans votre langue -
Click here for EU news »
EurActiv.com Réseau

TOUTES LES RUBRIQUES

Jo Leinen : La crise pourrait être une chance pour le projet européen

Publié 22 décembre 2011 - Mis à jour 10 janvier 2012
Version imprimableSend by email

La proposition de traité pour un pacte budgétaire, en cours de négociation, met l'accent sur l’austérité et ne suffira pas pour régler nos difficultés économiques, affirme Jo Leinen, un eurodéputé allemand social-démocrate. Mais l’attention sans précédent dont jouit l’Europe dans ce contexte de crise est l'occasion pour les fédéralistes de se faire connaître auprès du public, a-t-il déclaré.

Jo Leinen est un eurodéputé allemand social-démocrate (Socialistes & Démocrates) et le nouveau président du Mouvement européen. Il préside également la commission de l'environnement au Parlement européen. Il s'est confié à Christophe Leclercq et Craig Willy pour EurActiv.

Pour lire une version résumée de cet entretien, veuillez cliquer ici.

M. Leinen, vous avez récemment été élu président du Mouvement européen. Vous avez précédemment dirigé l'Union des fédéralistes européens. S'agit-il là d'un signe de rapprochement entre les deux organisations ?

En fait, tout le processus de la convention pour un traité constitutionnel fait que les organisations pro-européennes de la société civile se dirigent aujourd'hui dans la même direction avec un objectif commun. Nous reconnaissons que la méthode communautaire est la méthode qui permettra de gouverner, de diriger et de relever les défis auxquels est confrontée l'Europe.

La méthode communautaire est au bout du compte une méthode fédérale où les institutions de l'UE ont un rôle particulier à jouer : elles doivent être indépendantes et agir pour le bien de tous dans les affaires européennes. Les fédéralistes européens et le Mouvement européen travaillent aujourd'hui en étroite collaboration.

C'est une nouveauté pour le Mouvement européen qui ne se déclarait pas explicitement fédéraliste.

Oui, il y a eu un temps où cette conception plus confédérée d'une Europe d'Etats nations était très forte au sein du Mouvement européen.

Dans les organisations membres du Mouvement européen, il a également été reconnu que la méthode intergouvernementale avait ses limites et que la méthode communautaire devrait être mise en avant. Par conséquent, dans tous les domaines politiques, nous devrions examiner l'architecture de la méthode communautaire à travers les institutions européennes existantes.

En tant que nouveau président remplaçant Pat Cox, vous avez un nouveau style, peut-être une nouvelle stratégie. Quels sont vos propres objectifs pour le Mouvement européen international ?

L'Europe est en crise et a besoin d'amis. Le Mouvement européen est un réseau d'amis issu de cette grande idée d'unification de l'Europe. Nous devons donc relancer le Mouvement européen dans la société civile grâce à une sensibilisation plus forte du public. [Nous avons besoin] du soutien de la société civile pour pousser les décideurs vers plus d'Europe et une meilleure Europe.

Cette approche est notamment utilisée par le réseau du Mouvement européen Allemagne qui rassemble des organisations de la société civile au lieu d'avoir recours à l'adhésion directe des citoyens. S'agit-il d'une approche que vous espérez utiliser au sein du réseau du Mouvement européen ?

Le Mouvement européen international est, tout comme le Mouvement européen Allemagne, une organisation regroupant d'autres organisations.

En réalité, ma stratégie est d'élargir notre réseau, car nous avons besoin que la plupart des organisations pro-européennes soient membres du MEI, afin de jouir d'une plus grande force et de plus d'influence.

C'est clair au niveau européen, mais au niveau national, l'idée est-elle d'adopter cette approche d'adhésion de la société civile ?

Les traditions de nos organisations nationales membres sont assez variées. Il existe des mouvements européens de membres activistes individuels, des mouvements rassemblant des organisations et des individus et des mouvements comme celui de l'Allemagne qui regroupe des organisations pro-européennes de la société civile.

Il serait difficile d'adopter une approche unique, mais il est clair que le Mouvement européen Allemagne est un succès et peut servir d'exemple. Les autres devraient réfléchir à la manière dont ils se sont formés et tenter de faire de même dans leurs pays respectifs.

Un certain nombre de personnes au sein des cercles fédéralistes européens ont salué le lancement de l'Initiative citoyenne européenne, mais j'ai entendu qu'il n'était pas question d'une grande initiative paneuropéenne soutenue par toutes les organisations. Pourquoi l'outil qu'est l'ICE n'est-il pas utilisé par les cercles que vous présidez à présent ?

Nous y travaillons et j'espère qu'au début de l'année prochaine, nous aborderons un sujet attractif et important sur lequel nous souhaitons mobiliser les citoyens en demandant leur signature et leur soutien. Nous devons rester vigilants pour que l'ICE ne soit pas prise d'assaut par les eurosceptiques et les autres éléments anti-européens.

Mais vous ne pouvez pas faire grand-chose, si ce n'est présenter votre propre ICE...

Nous soutiendrons bien sûr les ICE en faveur d'une union renforcée et de plus d'Europe. Nous tenterons de trouver un sujet sur lequel le Mouvement européen international et ses amis peuvent lancer une ICE.

Quel pourrait être ce sujet selon vous ? Avez-vous une proposition à mettre sur la table ?

Non, nous disposons de quelques questions politiques et institutionnelles où l'idée européenne est reflétée et promue. Lors d'un évènement pendant notre congrès à Varsovie fin novembre, nous avons collecté 12 idées différentes. Je pense que le nouveau conseil [du MEI] devrait se réunir et décider de ce qui serait le mieux pour nous.

Changeons de sujet et passons au nouveau traité qui devrait être élaboré dans le contexte de la crise de la zone euro. Il s'agit d'un traité intergouvernemental qui pourrait exclure certains Etats membres et qui met l'accent sur les contrôles budgétaires, ce qui pourrait rendre impossibles les politiques keynésiennes. En tant que fédéraliste et socio-démocrate, que pensez-vous de ce traité ?

Le nouveau traité n'est que la seconde, sinon la troisième, des meilleures options dont nous pourrions disposer. Il aurait été préférable de travailler dans le cadre des traités existants et j'ai d'ailleurs quelques amendements à proposer en matière d'union économique et budgétaire.

Peu importe le coupable, que ce soit David Cameron, Angela Merkel ou Nicolas Sarkozy, ça n'a pas fonctionné. Donc un traité en dehors du traité avec 27 Etats moins 1 n'est pas la panacée et pose de nombreux problèmes juridiques et politiques.

Je pense toutefois que l'union budgétaire est un objectif essentiel qui devrait être atteint en 2012. Je suis heureux que le Parlement ait été impliqué dès le début dans la préparation du texte du traité. Il est certain que nous ne voulons pas seulement une politique d'austérité, nous voulons aussi une politique en faveur de la croissance économique.

Cette proposition présentée par le président Van Rompuy est inégale et ne mentionne pas les autres éléments permettant de sortir de la récession économique et de stimuler la croissance et l'emploi. Ces éléments font cruellement défaut.

Au sein du traité de Lisbonne, nous pouvons avoir recours à la coopération renforcée, et ce dans le cadre communautaire, où la Commission et le Parlement ont un rôle à jouer. J'aimerais que la Commission soit bien plus proactive, plus dynamique dans ses propositions législatives pour la croissance économique.

Que faudrait-il dans le traité pour que cela soit possible ? Des euro-obligations ? Ou une modification du rôle de la BCE pour établir des objectifs de croissance et d'inflation ?

Idéalement cela devrait également se trouver dans le traité et je pense qu'un nouvel accord équilibré pour tous devrait refléter la stabilité et la solidarité. Vous avez deux piliers : l'union de stabilité et l'union de solidarité.

Et la proposition présentée ne favorise que la stabilité sans fournir d'éléments en faveur de la solidarité : l'idée des euro-obligations, un rôle plus important pour la BCE en prêteur en dernier ressort et un budget de l'Union européenne pouvant promouvoir les investissements et la croissance économique.

Ces trois éléments font cruellement défaut. D'une manière ou d'une autre, il faut un accord politique dans lequel cette stratégie de croissance et cette stratégie de solidarité sont mises en oeuvre, que ce soit dans un traité séparé, par une action distincte ou dans le cadre du traité de Lisbonne.

Si vous deviez choisir entre une taxe sur les transactions financières et garder le Royaume-Uni au sein du système de l'UE, que choisiriez-vous ?

Ce n'est pas la bonne question à poser. M. Cameron a peut-être commis la pire erreur de sa carrière politique, car il a relié une question concernant le marché commun, la législation européenne ordinaire, à une nouvelle question concernant une union budgétaire dans laquelle la Grande-Bretagne n'aurait même pas été impliquée, dans la mesure où elle concerne les Etats membres de la zone euro et ceux souhaitant faire partie de ce pacte budgétaire.

Donc je pense qu'il n'a pas choisi le bon moment pour demander une chose qui n'était pas en rapport avec les questions soulevées. La réglementation financière, c'est de la législation ordinaire sur le marché commun. Il a perdu tout son pouvoir par cette manœuvre malheureuse.

Excluez-vous la possibilité d'un compromis avec le Royaume-Uni au cours des 2 ou 3 prochains mois ?

Dans les questions de marché commun, il n'est pas possible pour la France de demander des dérogations pour la politique agricole, pour l'Allemagne de demander des dérogations pour l'industrie automobile, ou pour l'Espagne de demander des dérogations sur la politique de la pêche. La Grande-Bretagne ne peut donc pas demander de dérogation sur la réglementation financière.

Concernant le budget, il y a eu un précédent avec le rabais britannique négocié par Mme Thatcher. Pourquoi ne pas conclure une sorte de compromis pour garde le Royaume-Uni ?

En tant que socio-démocrate, je vous réponds clairement non. Si vous me posez cette question en tant que président du Mouvement européen, je vous répondrai que j'aimerais que la Grande-Bretagne revienne autour de la table pour trouver une solution qui ne divisera pas l'Europe.

Non seulement en deux vitesses, mais aussi en « deux Europes ». Il existe une différence claire entre une Europe à deux vitesses où tout le monde s'engage à la même chose, mais parfois avec des délais, et le concept d'une double Europe où certains ne doivent pas respecter les mêmes engagements que les autres.

Donc, le Mouvement européen va-t-il prendre des initiatives pour ramener le Royaume-Uni à la table, peut-être via le Mouvement européen Royaume-Uni ?

Le moment est opportun pour relancer le Mouvement européen en Grande-Bretagne et pour renforcer ce réseau qui souhaite appartenir à l'Union européenne, non pas comme un membre de seconde classe, mais bien comme un membre de première classe. Ce doit être l'objectif du Mouvement européen. Bien sûr, le Mouvement européen ne peut pas accepter les conditions excessives mises sur la table.

Tout le monde sait que la City de Londres est un atout économique pour la Grande-Bretagne et même pour l'Europe. Nous voulons disposer d'un tel centre financier sur notre continent et non pas qu'il n'y en ait qu'à Hong Kong, Singapour et New York. Il est bénéfique que l'Europe dispose de ce centre d'activités financières.

Peut-être est-il possible de trouver un juste milieu où la City pourrait continuer de se développer, mais où le krach des marchés financiers a des conséquences sur la réglementation et pour les acteurs de la scène financière.

En 1948 a eu lieu un grand congrès à La Haye, lors duquel de nombreux illustres intervenants, donc Winston Churchill, se sont exprimés sur leur vision de l'Europe. Que diraient-ils s'ils étaient ici aujourd'hui ? Diraient-ils que vous avez fait beaucoup de progrès ou que vous avez détruit leurs rêves ?

Déjà lors de la Seconde Guerre mondiale et après, des visionnaires comme Altiero Spinelli croyaient en une union politique. Winston Churchill, entre autres, était persuadé de pouvoir surmonter ces hostilités et ces différends entre les Etats européens.

Je pense que tous seraient surpris de voir à quel point le projet européen s'est développé : pas de contrôles frontaliers, une monnaie unique pour de nombreux Etats, une politique étrangère commune en cours d'élaboration, un marché commun pour une grande part réalisé, un Parlement européen élu par le peuple avec de plus en plus de compétences...

Il a [par exemple] fallu 150 ans à la Suisse pour créer une confédération.

Par contre, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y avait la volonté politique de s'unir. Aujourd'hui, nous sommes forcés de nous unir en raison des défis extérieurs. Ce n'est donc pas en raison d'une volonté politique, mais bien à cause des contraintes et des pressions que subit l'Europe que les décideurs doivent davantage se montrer unis.

Ce fut le cas après la chute du mur de Berlin avec l'introduction de l'euro. C'était la pression de ce moment historique. Nous disposons d'une politique étrangère et de sécurité en raison de la pression des guerres dans les Balkans où l'Europe a clairement été incapable d'agir. Nous subissons aujourd'hui la pression des marchés financiers pour une union budgétaire.

Nous subissons des pressions pour aboutir à une politique climatique commune, car aucun pays ne peut à lui seul relever ce défi.

Nous devrions revenir à une réelle volonté politique d'unir l'Europe et non pas agir sous la pression. J'espère que cette crise représentera également une opportunité. Il n'y a jamais eu autant de débats sur l'Europe que ces derniers mois.

Le Mouvement européen et la société civile ont un rôle important à jouer pour recréer une volonté politique pour l'idée européenne : c’est un processus historique pour unir ce continent après mille ans de guerres et de conflits.

Publicité

Publicité

Publicité