La semaine dernière, les députés de la commission du Parlement européen sur l'industrie (ITRE) ont rejeté une proposition visant à renforcer les prix du carbone en « reportant » 900 millions de crédits carbone de l'UE à la période de mise aux enchères de 2020.
Des analystes s'attendent à une courte majorité en faveur du report lors des votes clés au sein de la commission parlementaire sur l'environnement le 19 février ainsi que, de manière décisive, en séance plénière au printemps.
Hans ten Berge, le secrétaire général d'Eurelectric, a toutefois averti que « si nous choisissons la stratégie d'une décennie perdue, nous nous dirigeons alors vers l'effondrement du marché du carbone et il sera impossible d'atteindre les objectifs de décarbonisation de 2050. »
Les prix du carbone, censés attirer des investissements à faible émission de carbone, ont enregistré un record historiquement bas de 2,81 euros par tonne après le vote de la commission ITRE. En avril 2006, le prix de la tonne s'élevait alors à 32 euros. M. ten Berge a toutefois indiqué que le prix du carbone pourrait chuter davantage.
« Demandez simplement aux investisseurs quelle est la valeur d'une obligation qui ne sera pas rentable avant 2025 », a-t-il expliqué. « Je pense qu’il s’agirait d'une obligation de pacotille. »
L'UE s'est engagée à une réduction des émissions de CO2 de 80 à 95 % par rapport au niveau de 1990 à l’horizon 2050, le minimum nécessaire afin d'éviter une augmentation mondiale de la température de 2 degrés Celsius.
Le système européen d’échange de quotas d’émissions (ETS) est néanmoins le premier moteur politique pour atteindre cet objectif alors que, d'après de nombreuses estimations, ce système est actuellement en déroute.
« Le marché examine évidemment les positions des décideurs politiques et dès qu’une commission parlementaire donne un avis à une autre commission qui conseillera le Parlement, ce qui constitue la base d'une décision prise par la Commission en coordination avec les États membres, cet avis peut déjà diminuer le prix du marché de plus de 50 % », a affirmé M. ten Berge.
« Nous devons nous assurer que nous ne nous rapprochons pas lentement d'un prix zéro du CO2 », a-t-il ajouté.
Prix inférieur à zéro
Les industries énergivores ainsi que les États dépendants du charbon, comme la Pologne, ont persuadé de nombreux eurodéputés qu'il n’existe aucune raison de toucher au prix du carbone, même s'il tombe à zéro, étant donné que l'Europe semble sur la voie pour atteindre ses objectifs modestes de 2020sur le climat.
L'austérité a augmenté les chances d'atteindre une réduction de 20 % des émissions de dioxyde de carbone d'ici la fin de la décennie, alors que les subventions des gouvernements permettent d'espérer de manière réaliste que le bouquet énergétique de l’UE sera constitué de 20 % d'énergies renouvelables.
Selon des analyses préliminaires préparées par Eurelectric, l'atteinte des objectifs bien plus ambitieux de 2050 nécessitera des efforts surhumains, si l'ETS ne prépare pas le terrain au cours de cette décennie.
« Nous avons très peur de ce que nous voyons », a expliqué à EurActiv Jesse Scott, la responsable de l'unité environnement et développement durable chez Eurelectric.
« Si vous perdez la prochaine décennie, vous devez développer très rapidement des technologies à faible émission de carbone, qui, nous le savons, seront onéreuses et pourraient ne pas être techniquement réalisables. »
Débat sur le marché du carbone
Le débat du report a opposé, d'une part, le secteur de l'électricité et les entreprises en faveur d'un modèle à faible émission de carbone et, d'autre part, les industries énergivores et les groupes de pression en faveur du carburant fossile.
Selon des observateurs critiques, le secteur de l'électricité plaide en faveur d'un prix du carbone élevé en vue de contribuer au processus de décarbonisation qui autrement pourrait être plus coûteux.
Les défenseurs des faibles émissions de carbone répliquent que les industries énergivores ont bénéficié de profits inattendus grâce aux crédits gratuits de l'ETS pendant des années et ont crié au scandale dès qu'elles ont dû réduire leurs émissions.
Entre 2008 et 2011, le secteur du fer et de l'acier a engrangé 201 millions de tonnes d'excédents de crédits, contre 207 millions de tonnes pour le secteur du ciment, selon un rapport de l'organisation de défense de l'environnement Sandbag.
Ensemble, ces deux secteurs totalisaient 69 % des surplus de crédits carbone d’une valeur nette de 4,5 milliards d'euros.
Une réunion de BusinessEurope « choquante »
La question du report a suscité la controverse lors de la réunion de la commission sur le changement climatique de BusinessEurope, la fédération des employeurs européens. Cette réunion s'est déroulée le même jour que le vote de la commission ITRE.
La veille, BusinessEurope avait envoyé aux députés de la commission une lettre obtenue par EurActiv, dans laquelle ses membres s'« opposaient fortement à la proposition de report » et demandaient de la rejeter. Quelque 16 entreprises, dont Alstom, EDF, GDF Suez, Shell, Statoil, et Unilever, ont toutefois aussi protesté contre ce point de vue.
À l'annonce du vote de la commission ITRE, certains ont applaudi à la réunion de BusinessEurope, alors qu’une dispute violente a éclaté. « Je n'aurais jamais imaginé voir de telles scènes », a témoigné un participant. « C’'était choquant. »
« Nous étions vraiment surpris et déçus que les termes de la lettre de BusinessEurope aient dépassé la position établie sur laquelle nous avons travaillé ces six derniers mois », a indiqué une autre source du secteur. « Nous espérons que la prochaine lettre respectera la position convenue. »
La Confédération de l'industrie britannique est peu satisfaite du point de vue de BusinessEurope.
Des réactions d’autres États et régions sur la crise de l'ETS, qui demandent actuellement de participer au modèle d'échange de carbone de l'UE, permettent d’évaluer les enjeux du débat sur le marché européen du carbone.
L'Australie négocie pour établir une corrélation entre son marché du carbone et celui de l'UE alors que la Californie et le Québec ont lancé des systèmes similaires. La Corée du Sud devrait entamer des échanges d'émissions en 2015 et la Chine lance pour le moment un mécanisme semblable.
« Je reçois régulièrement des appels téléphoniques de ces pays pour demander ce qu'il se passe en Europe », a déclaré Jess Scott. « Ils observent de près et expriment leurs inquiétudes. »




