Jean Quatremer, un journaliste français renommé du quotidien Libération, s'est plaint des communiqués de presse officiels accompagnant les recommandations économiques de la Commission aux Etats membres le 30 mai dernier.
Ces déclarations, très attendues par les médias en raison de la crise de la dette, ont d'abord été remises aux journalistes en anglais et les traductions n'ont été disponibles que quelques heures plus tard.
Selon M. Quatremer, la presse anglo-saxonne jouit donc d'un incroyable avantage concurrentiel, ce qui jette le doute sur la légitimité démocratique des institutions.
« Peut-on gouverner une zone euro qui compte 330 millions de citoyens dans une langue qui n’est parlée que par moins de 5 millions d’Irlandais ? [...] Pourtant, c’est exactement ce que prétend faire la Commission européenne », a écrit M. Quatremer dans un billet sur son blog.
Le porte-parole de la Commission, Olivier Bailly, a déclaré qu'il comprenait cette frustration, mais que M. Quatremer devait accepter la situation, dans la mesure où l'anglais était devenu la langue la plus parlée à l'exécutif européen. Il a expliqué que les documents avaient été traduits dans les autres langues de travail de la Commission (le français et l'allemand) dans les heures suivant la publication et dans les deux jours pour les 20 autres langues officielles de l'Union.
Croisade à la française
M. Quatremer n'est pas le seul à réclamer un meilleur équilibre linguistique au sein des institutions.
Au Parlement européen, de nombreux communiqués de presse officiels ne sont publiés qu'en anglais et seul certains textes sont traduits dans les autres langues, malgré les efforts et l'argent investi dans les services de traduction.
« C'est une de nos luttes, que les communiqués de presse et toutes les publications de communication avec la société – appels d'offre, contrats, etc. – soient traduits », a déclaré Miguel Angel Martinez Martinez, le vice-président du Parlement en charge du multilinguisme.
Jean-Pierre de Launoit, le président de l'Alliance Française, une association qui promeut la langue et la culture française dans le monde, a expliqué qu'il tentait depuis longtemps de renforcer la diversité linguistique au sein des institutions européennes.
« On est intervenus à plusieurs reprises auprès de la Commission européenne pour essayer d'obtenir une meilleure répartition en matière de langues. Mais ce n'est pas facile », a-t-il assuré lors d'une conférence de presse le 12 juin dernier à l'occasion de l'inauguration des nouveaux bureaux de l'Alliance Française à Bruxelles.
M. de Launoit ne s'est pas dit opposé à l'idée que son organisation assiste les services de traduction de la Commission. « C'est une belle suggestion et je crois qu'on peut éventuellement en reparler dans les réunions que nous aurons de la Fondation [Alliance Française] », a-t-il répondu à une question d'EurActiv à ce propos.
Il ne serait toutefois pas possible pour l'Alliance Française d'apporter un soutien financier aux services de traduction de l'UE, a ajouté Thierry Lagnau qui dirige le volet bruxellois de l'association.
« Notre combat, il se situe au niveau de la défense du plurilinguisme et de l'utilisation du français dès que cela est possible » dans les institutions de l'Union européenne, a-t-il expliqué.
Traduction : temps et coûts
En réalité, les problèmes de traduction au sein des institutions sont liés au temps plutôt qu’aux coûts.
Dennis Abbott, le porte-parole de la Commission pour l'éducation, la culture et le multilinguisme, a argué que les retards de traduction du 30 mai avaient résulté de certains changements de dernière minute dans les documents lors des réunions du collège des commissaires qui avaient eu lieu le même jour.
Au total, 66 documents devaient être traduits, ce qui représente 10 500 pages ou 450 pages par langue pour les services de traduction de la Commission. Tous ont été traduits dans les temps impartis, a affirmé M. Abbott à EurActiv par courriel.
Anticipant la réponse de la Commission, M. Quatremer a écrit qu'il ne réclamait pas la traduction immédiate de tous les documents en français, mais au moins celle du rapport sur la France.
M. Abbott, en réponse au billet de M. Quatremer, écrit en français, a expliqué que la Commission ne pouvait pas publier de versions intermédiaires des documents dans les autres langues, car « il est toujours préférable de diffuser la même version dans toutes les langues ».
Il était inévitable qu'un certain temps soit nécessaire pour la traduction, dans la mesure où les originaux devaient d'abord être finalisés, a-t-il ajouté. « Comme vous pouvez le voir, le problème ici n'est pas le nombre de traducteurs disponibles ou le budget », a-t-il précisé.
La Commission estime que la traduction de plus de deux millions de documents chaque année coûte au contribuable européen 60 centimes d'euro par personne, ce qu'on appelle souvent le « coût de la démocratie ».
« Cela dit, comme vous le savez, certains Etats membres veulent réduire le budget de l'UE, mais dans le même temps ils souhaitent que nous traduisions plus de documents », a fait remarquer M. Abbott.
Faisant peu de cas de la fierté linguistique blessée de M. Quatremer, certains journalistes britanniques ne se sont pas gênés pour commenter la situation.
« Pour la France, leur dire de mener des réformes n'est pas une insulte, contrairement au fait de publier les recommandations en anglais », aurait écrit un correspondant de The Economist sur Twitter, cité dans le billet de M. Quatremer.




