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Le multilinguisme à la Commission : faites ce que je dis, pas ce que je fais

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Publié 16 avril 2012

La Commission européenne, auteur des lois qui régissent la vie des citoyens européens, travaille essentiellement en anglais. Les langues ne sont toutefois pas qu’un simple vecteur d’informations et il existe des moyens de rendre l’administration de l’UE plus multilingue et par là même plus représentative de ses citoyens, avance Michel Soubies.

Michel Soubies is a former civil servant with over three decades’ experience in the European Commission. He has worked in areas such as the statistics, administration, and SMEs.

« Est-il quelque chose de plus intime et essentiel chez un être humain que sa langue maternelle ? Mais une langue est loin d’être neutre. Elle véhicule un ensemble de concepts, de schémas de pensée, de valeurs et de modèles sous-jacents qui marquent tout ce qui est pensé, dit et écrit dans cette langue. On peut dire qu’une langue possède une empreinte. Qu’ils en aient conscience ou non et même s’ils ne veulent pas le reconnaître, ceux qui s’expriment dans une langue étrangère sont influencés par son empreinte.

Comme l’Union est par essence multiculturelle et multilingue, il importe que cette pluralité soit respectée particulièrement au sein de la Commission européenne. En effet, c’est sur la base des propositions de la Commission que le Conseil des ministres décide en liaison avec le Parlement européen et beaucoup de ces décisions acquièrent valeur légale. On peut donc mesurer l’impact de ces décisions sur la vie des citoyens européens.

Or, cette pluralité n’est pas respectée. Les statistiques montrent que l’anglais est, dans plus de 80% des cas, la langue originale de conception et de rédaction. Cette situation doit changer non seulement pour cette question d’empreinte, mais aussi pour des raisons de qualité car la conception en une seule langue conduit souvent à l’appauvrissement de la pensée et ne permet pas de détecter les imprécisions et les ambiguïtés.    

Cependant, d’une part il n’est pas possible raisonnablement pour les fonctionnaires de maîtriser toutes les langues de l’Union et d’autre part se limiter à deux langues n’est pas suffisant. En effet ceci ne serait pas assez représentatif de la diversité culturelle de l’Union. Il faut donc se donner l’objectif de travailler dans au moins trois langues.

C’est d’ailleurs ce qui se passe, il est vrai avec l’assistance des traducteurs et des interprètes, au niveau du Collège des Commissaires européens qui travaillent en allemand, anglais, français et auxquels tous les documents doivent être fournis dans ces trois langues.  Il faut que cela se passe de la même façon au niveau des services... mais cette fois sans interprétation. 

Comme ce sont les langues de loin les plus parlées au sein de l’Union, qu’elles constituent une bonne représentativité de sa diversité culturelle et qu’elles sont déjà retenues comme langues de travail du Collège, le choix doit se porter sur l’allemand, l’anglais et le français. Cela ne veut pas dire que les autres langues de l’Union ont moins de valeur mais si on se limite à trois langues, il faut faire ce choix.

 La mise en œuvre d’un tel modèle est faisable. En effet les fonctionnaires européens doivent, statutairement, parler deux langues en plus de la leur (la deuxième avant d’obtenir une promotion). Ils doivent d’ailleurs passer les concours dans une autre langue que la leur. Il faut faire en sorte que les choix portent sur ces trois langues communes.

Il faut d’ailleurs relativiser l’effort demandé. Au bout de quelques mois, la grande majorité des fonctionnaires connaissent l’anglais et le français et quelquefois très bien. En outre il existe des proximités intrinsèques entre certaines familles de langues (c’est le cas entre les langues latines et entre les langues germaniques). Et puis il y a des degrés dans la maîtrise d’une langue.

Il n’est pas demandé à tous les fonctionnaires de bien maîtriser les trois langues à l’écrit. Il n’est pas si difficile que cela de comprendre un texte dans une langue quitte à en débattre dans d’autres langues. Cela s’appelle l’inter-compréhension c’est-à-dire la possibilité de se comprendre en parlant chacun sa langue.

Des rédacteurs anglophones, francophones et germanophones maîtrisant bien la langue retenue placés au cas par cas aux endroits clefs peuvent grandement faciliter ce processus. Il est bien connu que le vocabulaire des Institutions européennes est relativement codifié. Ce n’est pas de la littérature ou de la poésie...

Enfin, pour faciliter cette mise en œuvre, une période transitoire peut être prévue. Une progression de 2 % par an pendant dix ans de la conception en allemand et en français permettrait d’atteindre l’équilibre.

Pour réaliser ce projet, il faut un peu de courage politique et une certaine abnégation de la part des fonctionnaires. Mais ceux-ci ne doivent-ils pas donner l’exemple ? Même si cela ne devait conduire qu’à une amélioration modeste du travail de la Commission, l’impact sur les citoyens européens serait tel que le bénéfice est sans commune mesure avec les désagréments occasionnés. »

COMMENTS

  • Merci à Michel Soubis de son analyse.

    J'en retiens tout particulièrement sa référence à l'outil de l'intercompréhension. Pratiquer une langue, c'est d'un côté la comprendre (faculté de réception : lire, écouter), d'un autre la produire (parler, écrire).

    Dans bien des cas, la compréhension est seule nécessaire (l'exemple d'internet le fait vérifier au quotidien, puisqu'il nous donne accès à toutes les langues du monde). De plus, comprendre les langues est à la fois plus rapide et plus facile que les produire : quand on entre dans une famille de langues, les similitudes entre elles sont infiniment plus fortes que leurs différences.

    Bref, l'intercompréhension constitue non seulement une approche (ou un outil) efficace (en particulier dans le contexte conceptuel relativement fermé des institutions européennes), mais de plus il a pour conséquence de rétablir une éthique de l'égalité des locuteurs, chaque langue valant celle de l'autre.

    Le processus progressif dont parle M. Soubis est le bon : sérions les problèmes, commençons par nous intercomprendre entre familles de langues (42 % des citoyens de l'UE -- 210 millions ! -- utilisent une langue romane ; 37 % -- 185 millions -- appartiennent à l'ensemble des langues germaniques, qui englobe l'anglais). Puis allons vers les autres familles de langues... Le plurilinguisme y gagnera, c'est-à-dire les capacités de communication entre les citoyens européens, mais aussi la cause européenne, c'est-à-dire le sentiment d'appartenir à un ensemble à la fois uni et divers.

    L'UE suit avec attention les travaux, universitaires en particulier, sur l'intercompréhension ; reste à faire entrer cette didactique dans les enseignements des États membres : le chemin est long, mais nous sommes un certain nombre à nous y consacrer.

    Pierre Janin
    Chargé de mission pour le plurilinguisme
    délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF)
    ministère français de la culture et de la communication

    By :
    Pierre Janin
    - Posted on :
    20/04/2012
  • This is a nicely disguised attempt to raise the French-language profile in the Commission and reassert the powers of the French-speaking faction(s).

    Not to speak of the abhorrent premise, that English, French and German compose a representative example of Europe's cultural (sic!) diversity. This is blatant usurpation from a colonial power point of view.

    By :
    Atonx Zymurgy
    - Posted on :
    20/04/2012
  • Cher Atonx Zymurgy, vous voyez derrière ces propositions une tentative déguisée de promouvoir le français à la Commission. Libre à vous d'interpréter en termes de complot les propositions de M. Soubies (et peut-être les miennes). Personne n'est jamais à l'abri d'un contre-sens...

    Avant d'avoir ce type de réaction, pourriez-vous une seconde vous interroger sur le résultat de cette "blatant usurpation from a colonial point of view" : car ou bien vous êtes vous-même "English only" et vous voulez assurer la domination universelle "coloniale" de l'anglais ; ou bien vous êtes issu d'une autre langue-culture, et alors, pour utiliser un mot un peu fort, vous trahissez votre langue d'origine au profit de la domination "coloniale" actuelle de l'anglais.

    Raisonner en seuls termes de rapports de force conduit à des contradictions comme celle qui sous-tend votre commentaire. Encore un effort, cher Atonx Zymurgy, pour chercher à penser la diversité ; un indice : est-ce 3, c'est déjà mieux que 1 ?

    Et en termes de nombre de locuteurs, les faits sont têtus : en additionnant les locuteurs natifs d'anglais, d'allemand et de français de l'UE, on atteint la moitié des citoyens de l'Union. Alors, 3 langues seulement, ce n'est pas encore assez. Mais c'est déjà mieux qu'une seule, et si ces trois langues font la moitié de l'ensemble, sont-elles illégitimes ?

    Et puis je reviens à la proposition d'intercompréhension : la solution, c'est d'apprendre à circuler dans les langues, pas de les additionner comme des allumettes. La solution, c'est de développer les capacités plurilingues des individus, et les moyens multilingues des institutions.

    Et le plus grave, c'est de rien vouloir changer, sous prétexte que certains risquent d'y gagner. L'Union européenne est une forme totalement nouvelle d'association ; elle mérite des débats nouveaux, eux aussi, pas des jugements à l'emporte-pièce, qui sous-entendent qu'en ne changeant rien, tout ira mieux.
    PJ

    By :
    Pierre Janin
    - Posted on :
    21/04/2012
  • Les personnes intéressées par le multilinguisme seront peut-être intéressées par le site de l'Observatoire européen du plurilinguisme: http://www.observatoireplurilinguisme.eu/index.php?option=com_frontpage&Itemid=1

    Page Fb: http://www.observatoireplurilinguisme.eu/index.php?option=com_frontpage&Itemid=1

    By :
    Valérie Bonin
    - Posted on :
    03/05/2012
  • Je crois qu'il est urgent d'ouvrir la boîte: la langue unique ne permet pas d'échapper à l'enfermement et il n'y a pas d'alternative à la diversité linguistique, l'adn de l'Europe. Universités et entreprises constatent que la stratégie de la lingua franca ne leur permet pas d'accéder à une authentique internationalisation (en termes de relance de l'innovation ou de pénétration de nouveaux marchés). Elles restent piégées dans leur espace régional.
    Il faut donc accepter que la complexité nécessite des solutions nouvelles, plutôt que du prêt à porter et des panacées universelles. On ne fait pas l'économie des langues

    By :
    catherine
    - Posted on :
    03/05/2012
  • L'UE, ce n'est pas seulement la Commission ou le Parlement : c'est aussi tous les instituts de coopération (police, armée, science, ferroviaire, etc.) et les citoyens... Or, tous les instituts sauf la justice travaillent en anglais, et exclusivement, quant aux citoyens ils pratiquent surtout l'incompréhension et non l'intercompréhension.
    Cet article ne traite donc que d'un aspect important mais quantitativement marginal du problème de Babel. La solution la plus efficace serait bien évidemment de promouvoir progressivement l'espéranto comme langue-pont entre les citoyens, largement plus facile donc accessible au plus grand nombre, et dont le vocabulaire est européen. Qui plus est, si l'UE le soutenait, l'Asie et d'autres suivraient cette grande avancée. les gouvernements veulent-ils d'ailleurs que les citoyens de peuples différents dialoguent facilement ? cf. le rôle du simple anglais d'aéroport dans "le printemps arabe". Mais voilà, le tropisme américain et le lobbyisme pro-anglais font barrage, au prétexte que ce n'est pas une des langues des pays européens - l'anglais est pourtant la langue d'un pays qui n'a pas accepté l'euro... ce qui relativise cet argument.

    By :
    Krokodilo
    - Posted on :
    05/05/2012

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