Uwe Mohr est le directeur du projet Poliglotti4.eu, un projet du Réseau européen des instituts culturels nationaux (EUNIC) qui a pour objectif de créer un observatoire linguistique en ligne, voué à fournir des informations sur les meilleures pratiques concernant le multilinguisme.
M. Mohr est également le directeur du département linguistique du Goethe-Institut de Bruxelles.
Il s'est confié à Outi Alapekkala pour EurActiv.
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Qu'est-ce que le projet Poliglotti4.eu ?
Ce projet est le résultat du travail et des découvertes réalisés par la plate-forme de la société civile en faveur du multilinguisme en Europe, créée par la Commission européenne. Cette plate-forme a travaillé pendant un an et a rédigé un document d'orientation pour la Commission.
Notre plate-forme a rassemblé des représentants de tous les domaines de la société civile et de l'éducation non formelle : traduction, interprétation, sous-titrage, médias, apprentissage des langues, cohésion sociale et services sociaux, immigration, langues minoritaires, planification linguistique, etc. Nous avions pour tâche de rédiger un document d'orientation visant à conseiller la Commission européenne sur une nouvelle directive qui sera élaborée en collaboration avec les Etats membres.
Ce rapport, comprenant de nombreux annexes et exemples pratiques, vient d’être terminé. Dans la conclusion de ce rapport, nous recommandons que la plate-forme continue son travail.
L'idée était que ce document d'orientation donne lieu à un projet, c'est alors qu'a été lancé Poliglotti4.eu. Nous avons repris quelques idées proposées dans le cadre de la plate-forme et en avons fait un projet. Ce projet a pour cadre le programme pour l'éducation et la formation tout au long de la vie de l'UE.
Le principal résultat du projet sera un site Internet interactif, qui jouera également le rôle d'observatoire linguistique pour le multilinguisme. L'objectif sera de réunir toutes sortes d'informations pouvant se révéler pertinentes pour les personnes qui s'intéressent au multilinguisme en Europe, donc non seulement les membres de la plate-forme, mais aussi les autres organisations de la société civile, les enseignants et les éducateurs.
L'idée est d'effectuer des recherches dans certains domaines et de présenter certains outils, mais aussi d'aborder des sujets d'intérêt commun, d'inclure des éléments interactifs comme Facebook, Twitter et des blogs. Nous aurons également des ambassadeurs du multilinguisme avec des témoignages vidéo.
Donc le produit fini de votre projet est ce site Internet ?
Oui, c'est le principal produit. Mais nous publierons également des brochures et organiserons des conférences. Nous faisons bien sûr beaucoup de lobbyisme et de réseautage également, afin d'accroître l'impact du projet et de partager nos découvertes.
Que comporte précisément ce site Internet ?
Il comportera des témoignages vidéo de personnalités de tous horizons (hommes d'affaires, personnalités du monde culturel, hommes politiques, journalistes) qui expliqueront comment l'apprentissage des langues les a aidés dans leur carrière et pourquoi ils ont besoin de maîtriser plusieurs langues dans leur vie professionnelle et privée. Ils témoigneront dans plusieurs langues.
Nous espérons que des discussions auront lieu sur Facebook et Twitter et que les utilisateurs discuteront entre eux ; le site est bien évidemment ouvert à tous.
Ensuite, nous publierons les recherches résultant du document de la plate-forme de la société civile. Un groupe d'experts effectue ces recherches grâce à des questionnaires et à des entretiens téléphoniques.
Les domaines couverts par ces études sont l'apprentissage des langues, l'apprentissage tout au long de la vie et les services communautaires et sociaux. L'idée est de donner de bons exemples et de montrer les meilleures pratiques dans les hôpitaux, les postes de police, les bureaux d'enregistrement et d'immigration, par exemple, où il existe une bonne politique linguistique.
C'est parce que certaines de ces institutions disposent déjà d'une politique linguistique et donc, même si vous ne parlez pas la langue du pays, vous pouvez tout de même communiquer, car c'est là que réside le principal problème.
Nous sommes tous déjà allés dans un pays étranger dont nous ne parlons pas la langue, donc nous voulons savoir comment s'en sortir dans ces situations : êtes-vous perdus ou pouvez-vous essayer de vous en sortir avec un peu d'anglais, ou certaines politiques spécifiques sont-elles en place avec des personnes capables de parler d'autres langues ?
A l'hôpital ou à la police, par exemple, ce peut être une question de survie. Je pense que nous en sommes qu'aux balbutiements de ces initiatives et la Commission souhaite tirer profit des bons exemples.
Comment définissez-vous un bon exemple ?
Le gros avantage de notre projet est son réseau. Notre groupe est composé d'organisations qui disposent toutes d'un réseau dans leur pays.
Donc si nous pouvons activer ce réseau en leur demandant de nous fournir de l'aide, des conseils, des propositions et des recommandations, nous pouvons toucher un grand nombre de personnes. L'idée est d'avoir un impact important et d'avoir une large portée géographique.
Vous dites que vous allez mettre en place un observatoire linguistique pour le multilinguisme. Que signifie exactement le terme « observatoire » ici ?
Ce n'est qu'un terme technique, mais il s'agit de présenter la situation actuelle et de tenter de donner un aperçu des différents aspects tout en donnant des exemples de bonnes pratiques.
Qui le produit final vise-t-il ?
Il vise les enseignants, les éducateurs, les dirigeants politiques, les organisations de la société civile et le public en général.
Comment les enseignants peuvent-ils en tirer profit ?
Nous abordons les thèmes de la formation des adultes, de l'éducation tout au long de la vie et de l'apprentissage précoce des langues. Si vous travaillez dans ce domaine, nous vous fournissons des bons exemples sur le bon moment pour commencer à apprendre une langue étrangère et sur le nombre de langues à apprendre en même temps.
Nous permettrons également aux utilisateurs de s'inspirer des expériences d'autres personnes dans le même domaine.
L'idée est également de lancer le débat, si vous voyez un bon exemple, vous pouvez directement contacter cette personne ou l'école.
Comment couvrez-vous le domaine des services sociaux ?
Ce domaine est très large et comprend, par exemple, la police, les bureaux d'enregistrement et d'immigration, les hôpitaux et les transports publics. Certains malentendus peuvent être drôles lorsque vous êtes un touriste, mais ils peuvent également se révéler dangereux, si vous avez un accident par exemple.
C'est un grand défi. En théorie, tout cela devrait fonctionner dans notre monde moderne et mondialisé, mais ce n'est pas le cas. Que faire alors ?
C'est un processus très lent et la Commission, entre autres, s'intéresse beaucoup à ce problème, car nous aurons besoin de tout cela si nous voulons que la libre circulation des populations, des services et des marchandises fonctionne.
Donc en théorie, tout est possible, mais après, nous sommes confrontés aux limites du quotidien, car nous ne connaissons pas une certaine langue.
C'est aussi la raison pour laquelle nous tentons d'évaluer certains outils de traduction ou liés au multilinguisme qui pourraient aider la population à traduire, du moins jusqu'à un certain niveau, des textes simples.
De nombreuses choses sont entreprises dans ce domaine. Il existe Google Translation, mais beaucoup d'autres programmes également. Et je pense que ces outils seront de plus en plus nombreux au fil des ans, et nous en aurons certainement bien besoin. C'est un grand domaine et nous tentons de nous faire une idée de ce qu'il s'y passe.
Sur notre site, nous fournirons des liens vers des guides et des dictionnaires de référence, mais aussi des informations sur les évènements et les conférences dédiées au multilinguisme. Il y aura également des articles et des publications, une bibliothèque de documents, une présentation d’études menées et de documents d'orientation. Nous voulons que ce site soit complet.
Quand comptez-vous terminer le projet ?
C'est un projet de deux ans, donc nous devrions avoir terminé d'ici la fin de l'année prochaine (2012). Le site Internet, nous l'espérons, sera en ligne cet été.
Votre projet contribue-t-il à la révision 2012 de la stratégie de l'UE sur le multilinguisme ?
L'idée est que notre projet influence les idées de la Commission. Nous espérons qu'il aura un certain impact, tout comme le document d'orientation que nous venons de terminer dans le cadre de la plate-forme de la société civile.
Comment souhaitez-vous que ce projet influence la révision de la politique ? Comment souhaiteriez-vous influencer la stratégie de l'UE sur le multilinguisme ?
Nous donnons de bons exemples, nous montrons comment progresser et sensibiliser les personnes concernées. Certaines personnes sont déjà convaincues de l'importance du multilinguisme. Mais trop de gens ne comprennent pas encore l'importance de l'apprentissage des langues étrangères ; la Commission tente de remédier à ce problème via de nombreuses initiatives, et nous essayons d'y contribuer.
Nous pouvons également devenir une bonne référence pour ceux qui souhaitent se renseigner sur le multilinguisme.
Au final, nous contribuerons à l'élaboration de la stratégie avec la plate-forme des entreprises pour le multilinguisme et les Etats membres.
Donc vous promouvez le multilinguisme en tant que politique et tentez d'élaborer des outils pour résoudre les problèmes de communications ?
Oui. Vous pouvez parler quatre langues, mais vous n'en parlerez jamais 24, donc vous devez vous servir d'autres outils et tenter de trouver un moyen de communiquer. L'anglais ne fonctionne pas toujours, par exemple en Chine.
Plus nous avançons vers un monde international et mondialisé, plus nous devons vivre avec des cultures étrangères, avec des langues que nous ne connaissons pas et plus il est important de pouvoir utiliser certains outils. Nous essayons dans notre projet de nous concentrer sur les outils non commerciaux.
Avez-vous un message particulier à faire passer ?
Je pense qu'il est très important de continuer à travailler. Nous proposons toujours des objectifs, mais ensuite, nous devons nous confronter à la réalité.
La Commission évoque l'objectif d’une langue principale plus deux langues étrangères, qu’on retrouve dans les objectifs de Barcelone pour l'apprentissage des langues. Mais nous n'en sommes pas encore là et c'est un gros problème.
Certains privilégiés ont déjà cette capacité et parlent deux langues étrangères à un bon niveau, mais une personne ordinaire n'a en général par cette capacité, et ce dans presque tous les pays.
La Belgique, les Pays-Bas et les pays scandinaves sont une grande exception à cette règle, car leurs habitants parlent généralement deux ou trois langues étrangères. Mais en Allemagne, par exemple, la plupart des gens ne parlent pas deux langues étrangères. Ils parlent peut-être raisonnablement bien anglais, mais ça s'arrête là.
Même si tout le monde pense qu'aujourd'hui, chacun parle bien anglais, ce n'est pas vrai. Il reste beaucoup à faire et nous ne devons pas en attendre trop. Nous devons nous montrer très patients et tenter de coller à la réalité.
Je ne pense pas qu'un jour, tout le monde parlera trois langues étrangères. Les groupes socialement défavorisés, par exemple, ont même des problèmes dans leur propre langue. Donc comment motiver et convaincre des personnes sans emploi ou avec d'autres problèmes existentiels d'apprendre d'autres langues ?
Mais pourquoi devrions-nous les convaincre d'apprendre des langues étrangères ? Je comprends que la politique de l'UE parte du principe que le multilinguisme est une bonne chose. Mais c’est juste un objectif de l'UE, dans un document.
Prenons par exemple les immigrés turcs qui travaillent en Allemagne : la plupart d'entre eux ne maîtrisent même pas leur propre langue. Les perspectives de ces personnes ne sont pas bonnes du tout. Ils ne trouveront pas d'emploi en Allemagne, car ils ne parlent pas allemand, et ils finiront sans doute par avoir des problèmes avec la justice ou des problèmes de drogues. Ensuite, les gens penseront que tous les Turcs sont des criminels. Les préjugés qui devraient maintenant être réglés vont se confirmer.
C'est toute une chaîne d'évènements. Si nous parvenons à mieux former ces personnes, nous ferons également un grand bien à la communauté et changerons l'attitude de la population. Nous devons donner une chance à tout le monde de sortir de ces situations difficiles et tenter de les convaincre que l'apprentissage d'une langue peut être un avantage. Mais ce n'est pas une tâche facile et c'est un problème auquel nous sommes de plus en plus confrontés dans tous les pays.
C'est la raison pour laquelle nous en discutons. La Belgique, par exemple, est en train de discuter pour tenter de trouver une solution concernant les travailleurs immigrés, étant donné que le nombre d'étrangers augmente. Donc le problème est mondial et très actuel, et influencera très certainement l'avenir de nos sociétés.



