Jean-Michel Severino a été directeur général de l’Agence française de développement (AFD). Auparavant, il a également été directeur pour l’Europe centrale, puis pour l’Asie, à la Banque Mondiale. En 2012, il a rejoint le Groupe de haut niveau chargé par le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, de définir les objectifs du développement de l’après-2015. Il s’est confié à Catherine Abouelkhair d’EurActiv France.
En 2000, les États ont fixé les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD, voir encadré) à atteindre avant 2015. Quel bilan faites-vous ?
Le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Tous s’accordent pour dire que cette première initiative au niveau global est une réussite. Il y a eu des progrès sur tous les plans, mais tout particulièrement en termes d’accès à l’eau, ou dans le domaine de la santé et de l’éducation. En revanche, il y a encore du retard sur la pauvreté monétaire et dans les indicateurs environnementaux. De plus, si l’on jauge le développement des pays du Sud à l’aune des progrès accomplis en Afrique, qui a moins avancé relativement à l’Asie, le bilan peut sembler moins positif.
Un consensus se dégage-t-il sur les objectifs à privilégier pour l’après-2015 ?
Il est encore trop tôt pour s’avancer. Tout le monde souhaite voir apparaître une nouvelle génération d’OMD. La liste actuelle peut sembler arbitraire. Elle ne reflète pas assez l’importance des questions environnementales et du développement durable, en particulier de l’énergie. Certains souhaitent faire table rase des objectifs de l’OMD, d’autres les reconduire et en corriger les défauts.
Quelle est votre position ?
Je suis partisan d’une assez large refonte, qui conserve néanmoins l’esprit de simplicité des OMD actuels. En effet, les OMD actuels ne sont plus adaptés. La croissance économique s’est accélérée dans les pays en développement. Or, les objectifs de 2000 privilégient l’approche sociale et poursuivent une logique d’aide au développement d’État à État, qui néglige la variété des partenaires sur le terrain. L’aide n’est plus uniquement publique, elle provient aujourd’hui en grande partie de fondations, d’entreprises, de capitaux privés. Enfin les questions environnementales ont pris une très grande importance qu’il faut refléter dans les nouveaux OMD et l’approche par des droits (de l’homme, de la femme, etc.) doit être incluse. Par ailleurs, les objectifs ne sont pas assez différenciés en fonction du niveau de développement des pays. Par conséquent, la perception des progrès peut être faussée. Or passer d’un taux de scolarisation de 10 % à 50 % constitue déjà un effort gigantesque pour un continent comme l’Afrique.
Vous constatez une multiplication des acteurs. Est-ce une bonne chose ?
Elle génère plus d’imagination, de capitaux, de flux, mais les coûts de la coordination, par nature difficile, augmentent. On ne peut contraindre personne : les pays industrialisés ne dissuaderont pas les ONG d’intervenir. La seconde difficulté se trouve du côté des pays bénéficiaires. Seuls certains pays intermédiaires qui dépendent peu de l’aide extérieure, comme le Maroc ou les pays à revenu intermédiaire en général, peuvent dicter leurs conditions. Tel n’est pas le cas des pays dont l’appareil d’État et les capacités de planification sont faibles. Les marges de manœuvre sont limitées : il faut en priorité améliorer leurs capacités administratives, ce qui est un travail de long terme.
Comment l’UE peut-elle s’affirmer sur le terrain de l’aide au développement, par rapport aux États membres ?
L’UE est très utile dans des secteurs qui nécessitent des capitaux très importants et/ou des subventions, par exemple dans les infrastructures ou l’appui budgétaire. Elle peut aussi faciliter la coordination des aides bilatérales et définir des priorités communes : dans ce domaine, la contribution de l’Europe est très estimable. Mais la Commission ne doit pas se percevoir comme une institution qui procure une aide « en plus » de celles des États membres, et limitée à quelques secteurs. Elle doit assumer davantage son rôle politique de rassembleur pour une politique de développement conjointe. À l’instar des fonds verticaux, elle peut mettre ses fonds à disposition de projets qui intéressent les États membres, mais dans les conditions qu’elle définit.
Est-ce intéressant pour les États, aujourd’hui, de mutualiser leur aide au développement ?
Oui, mais les positions européennes sont variées. Tous les États membres cotisent au budget européen. Certains versent toute leur aide au développement à l’UE, d’autres défendent leur aide bilatérale. Les Anglais ont par exemple le sentiment d’avoir construit, au fil des années, un système d’aide extrêmement performant. Un certain contingent de l’opinion britannique trouve qu’il ne vaut pas la peine de mettre trop d’argent à Bruxelles. La France, elle, insiste sur les contributions multilatérales, car elle considère que, plus on met d’argent dans l’Union, plus on en influence le pilotage. Ceci permet en outre de faire pression sur les États qui donnent peu d’aide au développement.
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