Il y a eu des tentatives de différents hommes politiques et femmes politiques français et allemands de développer l’idée d’un partenariat privilégié. Ce concept ne semble plus vraiment d’actualité, par contre il reste de nombreux blocages. Les Français et certains autres pays ne semblent pas pouvoir promouvoir le processus d’adhésion au sein de leur opinion. Et les Turcs – le Président Gül vient de le confirmer – ne sont pas prêts à envisager autre chose que l’adhésion complète. Donc, selon vous, qui devrait prendre des initiatives pour qu’il y ait des progrès dans la réalité, le franchissement d'étapes concrètes dans une étape intermédiaire qui permet de rapprocher les pays ?
J’ai tout dit dans le discours que j’ai écrit moi-même, donc il n'y a pas grand-chose à rajouter. J’ai utilisé à plusieurs reprises le mot partenariat, parce que nous sommes dans une évolution dynamique des choses. Nous avons depuis un an avec mon collègue Egemen Bağış déterminé la marche à suivre, elle est d’ailleurs suivie. Premièrement, nous sommes "d’accord pour ne pas être d’accord" sur le point d’arrivée : la Turquie a son projet qui est l’adhésion et nous en avons un autre, qui est le partenariat. […]
Cela ne nous empêche pas deuxièmement de souhaiter la suite de la négociation parce qu’il est dans l’intérêt de tous d’avoir une Turquie – comme l’a d’ailleurs dit ce soir le Président Gül – moderne et démocratique. Le rapprochement par rapport à l’Union, c’est leur intérêt, et c’est dans notre intérêt collectif d’avoir une Turquie qui soit au niveau du reste de l’Europe.
Troisièmement, nous travaillons à développer au maximum nos relations dans l’intervalle, et on est dans une évolution dynamique des choses. La Turquie se développe, il y a beaucoup d’événements internationaux… Votre jugement sur le fait que l’on est dans une impasse est tout à fait excessif, on n’est pas dans l’impasse.
A propos de ce partenariat – dans le passé on disait privilégié, maintenant on dit stratégique…
Ce n’est pas le sujet, pour l’instant nous travaillons avec nos amis turcs dans beaucoup de domaines et sur les questions stratégiques, politiques, diplomatiques… Je n’ai pas franchement l’impression qu’il y ait une cassure. J’ai été très intéressé de voir ce soir que – contrairement a ce qu’on raconte à Washington ou ailleurs sur le thème ‘La Turquie est perdue’ – M. Gül a très intelligemment dit qu’il était normal que la Turquie s’intéresse à sa région.
Ce matin j’ai dit - en essayant d’être assez caustique d’ailleurs – "Ah bon, on a perdu la Turquie ? Qui a perdu la Turquie ?" La Turquie n’est pas perdue, la Turquie a une politique conforme à ses intérêts nationaux. Elle est bien plus présente que personne d’autre dans les Balkans – notamment en Bosnie – pour des raisons historiques évidentes, elle a une longue expérience de l’Asie centrale, une longue expérience du Caucase. De la même façon que la Pologne s’intéresse beaucoup à l’Ukraine et à la Moldavie, la Turquie s’intéresse à sa région. C’est bien, on travaille avec elle. L’idée qu’implicitement tel ou tel pays européen et que l’Europe soient accusés de perdre la Turquie est une erreur. La Turquie a un pied dans l’Europe et un pied dans le Proche Orient.
Concernant l’Ukraine justement, l’une des réticences de l’opinion publique française et du gouvernement se rapporte aux questions - on va dire - ‘culturelles’ – ces questions se posent tout à fait différemment concernant l’Ukraine dont l’identité européenne n’est pas en cause. Est-ce que les solutions qu’on va trouver pour l’Ukraine ne seraient pas pertinentes également pour la Turquie ?
J’ai dit cela dans mon discours ce matin. J’ai exposé la vision du Président de la République – que je partage – et je crois que c’est la bonne vision. Du temps du Général de Gaule, on appelait ça l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, de Brest à Brest […] Je crois vraiment que l’avenir de l’exercice que nous menons tous ensemble, c’est de fabriquer une union continentale dans laquelle il y aura un ensemble à 27, probablement élargi aux Balkans de l’Ouest. Et puis vous avez des grands pôles de puissance à coté – qui sont la Russie, la Turquie évidemment, demain l’Ukraine avec son énorme potentiel, quand ils auront effectivement dépassé certains problèmes politiques.
C’est cet ensemble-là qu'il est intéressant d’imaginer, et pas nécessairement de rester dans le schéma où l’on coche des cases, chapitre par chapitre, et on dit ‘tel pays est mûr pour entrer dans la famille’.
Les relations que nous avons avec la Turquie – à bien des égards – sont beaucoup plus importantes sur le plan stratégique que celles que l’on peut avoir avec tel ou tel autre pays d’Europe de taille comparable.
Pour l’Ukraine, vous ne voyez probablement pas l’adhésionà l’Union européenne mais plutôt à cette union à l’échelle continentale ?
Je crois que personne aujourd’hui ne pose la question de l’adhésion à l’Union. [Mais cette perspective] est très importante pour la modernisation interne de l’Ukraine. C’est un peu pareil qu’en Turquie – je crois que c’est un moteur de modernisation et de démocratisation, pour mettre en place un meilleur système politique. Nous essayons de travailler avec eux pour ça. […]
Mais pour rendre les réformes en Ukraine attractives, il leur faut un but…
Il y a une perspective de rapprochement européen qui n’est pas nécessairement celui de l’adhésion, qui de toute façon aujourd’hui n’est pas d’actualité. Encore une fois, l’Europe a tellement de problèmes à régler, franchement […] la priorité absolue est d’essayer de mettre la maison en ordre, de faire marcher les institutions qui viennent juste d’entrer en vigueur.
Le but de la machine européenne, ce n’est quand même pas uniquement l’élargissement – l’Europe n’a pas été construite pour s’élargir. L’Europe a été construite pour faire la paix et la stabilité. Et pour faire la paix et la stabilité, il y a autre chose que les conditions qui consistent à cocher les cases de différents chapitres. Il peut y avoir des modèles un peu différents, on n’est pas obligé d’avoir une espèce de vision de l’histoire figée dans les années 80 ou 90.
Nous sommes vingt ans après, il y a tout un processus politique et historique à gérer, il faudra trouver des coopérations renforcées, des cercles différents pour l’immigration, pour la monnaie, pour l’économie, pour la défense. Et donc on peut parfaitement imaginer que tel pays soit très proche de la famille et ne soit pas intégré que les six pays fondateurs au départ.
La vérité du fonctionnement de l’Union aujourd’hui – avec le system de ‘opt-outs’ on le voit bien – c’est qu’on n’est pas nécessairement tous dans le ‘menu unique’ – certains considèrent que c’est ‘à la carte’. Il y a tel pays qui dit ‘ça m’intéresse mais je ne veux pas y participer. C’est important pour moi que vous réussissiez, mais je n’ai pas envie d’y participer.’ On est dans quoi ? On n’est pas dans une taille unique. L’Europe doit rester avec ses différences.
Un pays justement qui montre ce que vous dites c’est la Russie – qui ne souhaite pas adhérer à l’Union européenne et qui probablement ne changera pas d’avis à ce sujet. Mais qui s'imagine de plus en plus comme un pays européen. Au début de l’année, il y a eu des rapports de think-tanks – notamment le think tank INSOR présidé par Medvedev, qui commence…
Je dois me rendre en Russie prochainement et c’est une dimension très intéressante du débat à l’intérieur de la Russie, que nous regardons de très prés et que nous venons encourager, bien sûr. Mais ils ont un débat là-dessus…
Pour l’instant les propositions russes de grande coopération à l’échelle européenne porte sur le domaine de la sécurité – ce qui ne semble pas souhaité par les pays de l’OTAN. Est-ce qu’on pourrait leur proposer quelque chose au niveau économique ?
Nous sommes ouverts à cette grande zone de sécurité, le Président de la République l’a dit, et nous y travaillons. J’ai en ce moment des contacts tout à fait réguliers avec eux. Le premier ministre Poutine était à Paris il y a quelques jours et le sujet a été évoqué.


