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Mettre une annonceEwald Koenig, rédacteur en chef d’EurActiv Allemagne, a participé à la conférence de presse historique à Berlin-Est, pendant laquelle le fonctionnaire est-allemand Guenter Schabowski a déclenché la chute du Mur de Berlin en 1989 en raison d’une gaffe. Cet article est l’un des 45 qu’a écrits M. Koenig et qui couvrent ses souvenirs de l’époque communiste.
Avant l’érection du Mur de Berlin en 1961, quelques 3,5 millions d’Allemands de l’Est ont émigré en Allemagne de l’Ouest. Après sa construction, quelques 5 000 personnes essayèrent de s’échapper par-dessus le Mur, avec pour résultat entre 100 et 200 morts.
A l’occasion d’une vague révolutionnaire qui a balayé le bloc de l’Est, le 9 novembre 1989 un fonctionnaire gouvernemental de l’Allemagne de l’Est annonça, après un malentendu, que tous les citoyens de la RDA pouvaient visiter librement Berlin-Ouest et l’Allemagne de l’Ouest. Des dizaines de milliers d’Allemands de l’Est se rendirent alors immédiatement aux points de passe frontaliers. Les gardes frontières de l’Allemagne de l’Est ne leur opposèrent aucune résistance.
Des foules d’Allemands de l’Est escaladèrent et passèrent derrière le Mur, rejoints par des Allemands de l’Ouest de l’autre côté dans une atmosphère festive. Les semaines qui suivirent, des morceaux du Mur furent détruits. La chute du Mur de Berlin ouvrit la voie à la réunification allemande, conclue formellement le 3 octobre 1990.
J’étais tellement fatigué. J’avais passé la nuit précédente à la frontière tchécoslovaque où j’avais spontanément eu envie de faire quelques recherches pour un article à propos d’un nouveau phénomène. A Schirnding, une petite ville de Bavière qui avait un poste frontière pour entrer en République socialiste de Tchécoslovaquie, il y avait une queue infinie de voitures de marque Trabant avec des réfugiés de RDA, tous entre 20 et 30 ans, arrivant toute la journée d’Allemagne de l’Est via une petite déviation sur le territoire tchécoslovaque pour rejoindre la République fédérale. Ils n’étaient pas autorisés à franchir la frontière entre les deux Allemagnes directement.
Il régnait une atmosphère très fantomatique à la frontière, exactement à l’opposé de l’été précédent lorsque les premiers réfugiés arrivant par la Hongrie et l’Autriche avaient été chaudement accueillis avec du vin pétillant, des photographes de presse et des équipes de télévision.
Des milliers de voitures vrombissantes avec leurs moteurs à deux temps arrivaient toute la journée et toute la nuit, presque 50 000 personnes en cinq jours : M. Schirnding était à l’endroit où la RDA saignait abondamment et perdait tant de ses jeunes.
J’étais sur la route en partance de Bonn, la capitale de l’Allemagne de l’Ouest à cette époque, vers Berlin, lorsque j’ai décidé de prendre la route indirecte via M. Schirnding. Je voulais faire une inspection locale rapide de la situation et une petite recherche. Mais cela m’a pris plus de temps que je ne le pensais.
Il était juste impossible pour moi de quitter cet endroit, lorsque vous entendez toutes ces histoires à propos de jeunes gens s’échappant de la partie communiste d’Allemagne, laissant même leurs familles à la maison sans leur faire part de leurs projets, quittant leurs postes en habits de travail ou même avec du fil de suture du dentiste dans leur palais, qui aurait du être enlevé le jour même.
Donc j’avais plein de nouvelles citations et d’histoires à ce moment là, passionnantes pour moi, après avoir écrit beaucoup d’autres histoires sur les camps de réfugiés en Allemagne. Cette nuit là, j’ai dormi seulement une heure dans une voiture de location dans la forêt des montagnes Fichtelgebirge sur la route menant de M. Schirning à Francfort. Il faisait très froid. J’ai pris alors le premier avion pour Berlin.
Lorsque je suis finalement arrivé au Centre de presse international (IPZ) du gouvernement de la RDA, sur la Mohrenstrasse, à Berlin-Est, j’étais complètement crevé. J’ai discuté avec quelques collègues, entendu de nouvelles rumeurs, et pris connaissance de nouveaux rendez-vous pour la presse. Ca suffit, ai-je pensé, et j’ai eu envie de quitter l’IPZ juste quelques minutes avant 18 heures. Je n’étais absolument pas convaincu que je devais tenir la conférence de presse avec Guenter Schabowski, prévue pour 18 heures. Il était prévu qu’il annonce certains résultats de la rencontre du comité central du Parti socialiste unifié (SED). J’ai pensé que cela allait être si ennuyeux que j’ai préféré faire une sieste pour rattraper mon retard de sommeil après ma nuit de seulement une heure.
A ce moment là, je ne pouvais pas imaginer que la nuit d’après serait une nuit blanche, et que la nuit d’après le serait aussi !
J’étais sur le point de quitter l’IPZ, et j’ai descendu les escaliers du premier étage, là où se trouvait la conférence de presse, vers le rez-de-chaussée. Mais à ce moment là, j’ai du laisser la place à un groupe d’hommes remontant les escaliers – il s’agissait de M. Schabowski et de son entourage. J’ai donc changé d’avis. S’il arrivait déjà pour la conférence de presse, il aurait été idiot de ma part de quitter le centre de presse et peut-être de rater quelque chose.
J’ai donc rebroussé chemin en courant vers la salle de conférence de presse, qui était remplie de monde. Aucune chance de trouver un siège. Je me suis installé au fond de la salle – assez bien pour suivre les annonces depuis le podium de M. Schabowski et très proche de la sortie afin de pouvoir partir à tout moment si je commençais à tomber de sommeil pendant le monologue bureaucratique communiste.
M. Schabowski commença la conférence de presse exactement comme je le craignais. Dans le comité central, les participants étaient invités à commenter les réformes de la politique du Parti socialiste unifié. Ils avaient demandé à endosser la responsabilité pour certains échecs, a-t-il déclaré, ect… Rien de bien excitant à rapporter par écrit.
Mais il y a eu des questions intéressantes des journalistes de la RDA. C’était la première fois qu’ils posaient certaines questions critiques.
M. Schabowski fut interrogé par les rédacteurs de la RDA sur ce qu’il avait fait à titre personnel contre le culte de la personnalité. En effet, Erich Honecker, dirigeant du parti et de l’Etat, s’était retrouvé en photo 43 fois dans une seule édition du plus important quotidien, le 'Neues Deutschland' (« Nouvelle Allemagne »). M. Schabowski, qui était le rédacteur en chef de ND, répondit qu’il n’avait absolument aucune influence sur la sélection des illustrations de son journal. Il admît même qu’étant rédacteur en chef, il était le sujet et même l’objet de la politique que l’on refusait aujourd’hui. Aujourd’hui, a-t-il déclaré, nous sommes tous plus intelligents qu’auparavant.
La conférence de presse de 53 minutes s’est achevée sans aucun point fort. Ce fut le correspondant italien de l’ANSA Riccardo Ehrman, assis sur le bord du podium, qui a demandé à M. Schabowski quelque chose à propos de certaines réformes sur les libertés de circulation.
A 18h53, M. Ehrman a demandé dans son accent italien typique : vous avez parlé de certaines erreurs. Ne pensez vous pas qu’il s’agit d’une grosse erreur de produire ce projet de réglementation des voyages que vous avez présenté il y a quelques jours ?
M. Schabowski n’avait pas fait mention une seule fois jusqu’ici de la réglementation sur la circulation. Il a cherché une feuille de papier dans son sac et dans sa veste. Il a semblé indécis et hésitant. Il n’a pas été capable de terminer sa phrase correctement et a commencé à lire quelque chose du projet des nouvelles réglementations de circulation à propos de la possibilité de quitter la RDA sans donner les explications demandées auparavant.
L’atmosphère dans la salle de presse est devenue électrique. M. Schabowski a créé la stupéfaction parmi les journalistes. Ils n’avaient aucune idée de l’existence d’un nouveau projet sur les règlementations du voyage. Il leur a dit : je ne suis pas sûr mais on m’a dit que cette information vous avait déjà été transmise. Je suppose que vous avez déjà eu ce communiqué.
Mais personne ne l’avait reçu, car il n’y avait tout simplement pas de communiqué de presse.
Il a dit alors avec beaucoup d’hésitation : je m’exprime avec beaucoup de précaution parce que je ne suis pas vraiment à jour. Je n’ai eu l’information que quelques minutes avant d’arriver ici.
Nous avons tous eu l’impression que M. Schabowski aurait oublié de mentionner la nouvelle réglementation sur la circulation si Riccardo Ehrman ne lui avait pas posé la question.
Mais la question décisive après cela ne fut pas posée par M. Ehrman, mais par Peter Brinkmann, correspondant de Bild à cette époque.
M. Brinkmann était assis exactement en face de M. Schabowski au premier rang. Il a demandé : Quand cela doit il prendre effet ? Immédiatement ?
C’est alors que c’est produit le grand moment historique, lorsque M. Schabowski a répondu : Cela prend effet – selon moi – immédiatement.
M. Brinkmann a continué : Egalement pour Berlin-Ouest ?
Réponse de M. Schabowski : Oui, les gens peuvent également quitter la RDA directement pour Berlin-Ouest.
Juste après la réponse de M. Schabowski, la conférence de presse est devenue totalement incontrôlable. Lui-même n’a pas réalisé les pleines conséquences de cette annonce. Il est rentré chez lui à Wandlitz, une banlieue en dehors de Berlin où tous les politiciens de premier rang vivaient dans une zone fermée.
Dix neuf ans plus tard, Riccardo Ehrman recevait un prix remis par le président de l’Allemagne fédérale Horst Koehler pour avoir posé la question décisive ayant ouvert le Mur. M. Koehler ne savait pas que M. Erhman avait pour habitude de raconter tout le temps de nombreuses histoires qui étaient un mélange de faits et de mythes. La question réellement décisive ne fut pas posée par M. Ehrman, mais par le journaliste allemand Peter Brinkmann.
J’ai essayé d’appeler mon journal rapidement pour annoncer mon article sur les nouvelles règlementations. Mais, comme d’habitude, il me fut impossible de les avoir. J’ai quitté le centre de presse et j’ai marché jusqu’au check point Charlie qui se trouvait à dix minutes de marche de l’IPZ. Malgré les contrôles à la frontière, c’était le moyen le plus efficace de passer un appel de la partie ouest de Berlin vers Vienne. Le tout premier restaurant était une taverne grecque nommée « Athena II », où les serveuses me permirent d’utiliser leur téléphone à n’importe quel moment, car elles connaissaient bien mes problèmes de communication du côté est. Et elles me donnèrent un peu d’ouzo. A chaque fois que la secrétaire de mon journal entendait de la musique grecque en fond dans son téléphone, elle savait qu’il s’agissait du prochain article sur la RDA. Je lui ai dicté mon article en quelques minutes.
Quelques heures après, le Mur était ouvert. Le premier poste frontalier qui fut ouvert fut celui de la Bornholmer Strasse à 23h29. Ce fut la nuit la plus folle et la plus chanceuse de l’Histoire de l’Allemagne.
Ewald Koenig, 2009.