Vous venez de signer un rapport, avec plusieurs personnalités éminentes sous la direction du prix Nobel de la paix Martti Ahtisaari, qui va en quelque sorte à contre-courant de certaines capitales - dont Paris - en recommandant de poursuivre les négociations d’adhésion de l’UE avec la Turquie. Quels sont vos arguments?
Ceci est le deuxième rapport de la Commission européenne sur la Turquie. Apres le premier rapport [publié en 2004], la situation en Turquie s’est beaucoup détériorée, l’enthousiasme européen a quasi disparu au Conseil des ministres et dans quelques pays d’Europe, dont la France, l’Allemagne et l’Autriche, ce qui est beaucoup. Et de la même façon en Turquie, l’opinion pro-européenne est tombée sous les 50 %. Tout cela est grave, car l’Europe n’a pas un voisinage paisible.
Le moteur de l’évolution réformatrice de la Turquie était largement la perspective européenne. Cette perspective ouvrait l’espace à un flux d’investissements directs étrangers en Turquie, qui contribuaient à sa croissance ; or ce phénomène s’est ralenti. D’autre part, il y a la perspective difficile de vouloir changer les habitudes turques, car la Turquie n’a pas longtemps connu la démocratie ; ce n’est pas la tradition chez eux, et il ne faut pas leur en vouloir, car cela fait deux mille ans que ça dure. Le fait de changer d’attitude sur le problème kurde, le fait de traiter le problème chypriote dans des conditions équilibrées, le fait de laisser l’histoire décider pour comprendre ce qui c’est passe en 1915 avec les Arméniens : tout cela nécessitait une forte pression européenne, parce que ça choque la communauté turque.
Pour le public francophone, il faut faire l’analyse des difficultés qu’a eues la France a reconnaître le régime de Vichy. De Gaulle a eu l’air de dire que Vichy, c’était des martiens, qu’ils n’étaient pas Français mais venaient d’ailleurs. Et toute la France s’est abritée derrière ce déni, longtemps cela nous a arrangés . Il a fallu attendre jusqu’au président Chirac - même Mitterrand n’a pas osé - pour pouvoir se réconcilier avec une vérité historique.
Le problème est un peu le même en Turquie, car ce qui est mis en cause, c’est une tradition militaire, une tradition juridique, une tradition journalistique, universitaire, cela fait beaucoup. Voilà pourquoi ils y vont pas à pas. Et comme le mouvement pro-européen est légèrement bloqué, on voit des risques de détérioration ; surtout à l’intérieur de la Turquie, l’idée que l’adhésion de la Turquie contribue à une stabilisation et à une reconnaissance de la jeune démocratie turque perd du terrain, et le pays pourrait se refermer sur une identité plus musulmane, plus dure et moins soucieuse de la démocratie. Tout cela est très alarmant.
Les considérations de sécurité énergétique y sont-elles pour quelque chose?
Effectivement, il reste un détail, nous approchons de la période terrible où la production de pétrole sera à son maximum, où les prix risquent de monter de manière phénoménale à cause de la pénurie de ressources, et par conséquent la sécurité de l’approvisionnement énergétique pendant tout cette période devient la clé de la stabilité dans le monde. Il est évident que la Turquie, lieu de passage des pipe-lines venant d’Irak, d’Iran, du Moyen-Orient, tant en pétrole qu’en gaz, est une clé de la dépendance énergétique européenne. Or si tout cela n’est pas réglé, nous serons obligés de nous rapprocher davantage des Russes, qui ne sont guère plus fiables. Le fait de ne pas traiter les problèmes maintenant entraînera des dégâts croissants dans le futur.
Que dites-vous à M. Sarkozy, qu’il doit changer de politique?
J’espère que ses services, ses ministres, son état-major, son cabinet réfléchissent, qu’ils soient en tout cas assez ouverts pour prendre en compte l’observation des faits, et notre rapport dit qu’il est réellement urgent de reprendre le processus.
La position française va-t-elle évoluer dans les mois qui suivent?
La position française est la position du Président de la République. Parce que tout le monde sait bien qu’un certain nombre de membres du gouvernement actuel étaient plutôt favorables à l’adhésion de la Turquie. Et dans ces conditions, les ordres de blocage sont formellement respectés, il n’y a pas de sabotage français dans le travail quotidien. Vous aurez remarqué que les syndicats ouvriers et des salariés y sont plutôt favorables, parce qu’ils ont compris que la poursuite du développement turc est la condition de l’arrêt du mouvement migratoire vers l’Europe. C’est donc une mesure de prudence. Et les économistes, comme dans l’avis du CNPE (Comité National de Politique Economique) vont dans le même sens. Je pense que M. Sarkozy peut prendre conscience que, les choses s’aggravant, il faut laisser faire le processus.
Vous pensez qu’il y aura un référendum en France sur l’adhésion de la Turquie, le moment venu?
J’espère bien que non. Le référendum est une offre aux médias pour manipuler des symboles. Ce n’est plus du tout la démocratie, c’est le coup de force, l’intimidation sur des tabous. Avant de se poser des questions de ce genre, il faut être sûr que les faits sont bien connus et dissiper le sentiment d'étrangeté, de bizarrerie, de « je ne connais pas donc je me méfie », grâce une meilleure information. Mais la vraie question se posera dans une dizaine d’années, de toute façon.



