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La Russie et Gazprom étaient le principal sujet des débats tenus lors de la conférence annuelle de l’Institut français des relations internationales (IFRI) à Bruxelles la semaine dernière, qui portait que la politique extérieure énergétique de l’Union européenne.
La conférence annuelle 2008
était la première d’une série d’événements organisés par le programme Energie de l’IFRI, en partenariat avec l’agence Reuters et EurActiv.com, le 31 janvier et le 1er février. L’objectif de la conférence était de faire le point sur la politique extérieure énergétique de l’Union européenne et d’examiner les perspectives pour l’avenir.
Lors de son intervention
durant la session de clôture de la conférence le 1er février, Javier Solana, le haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, a admis que l’Europe avait encore un long chemin à parcourir avant d’avoir une politique extérieure énergétique crédible. D’après lui, il est évident que l’UE n’en est dépourvue pour le moment.
Selon ses propos, l’Europe a accomplis de réels progrès dans la lutte contre le changement climatique, quelques progrès dans la politique interne énergétique, mais a peu avancé en matière de la politique extérieure. Trop souvent, les messages sont contradictoires et privilégient la défense d’intérêts nationaux limités, au détriment d’intérêts européens plus vastes.
Sur la question controversée de la Russie, M. Solana a plaidé pour une approche pragmatique fondée sur la reconnaissance mutuelle de l’interdépendance. Les consommateurs ont besoin d’acheter, mais les producteurs ont besoin de vendre. Il a insisté pour rappeler que toutes les infrastructures actuelles en Russie sont dirigées vers l’Occident et non vers l’Orient.
Mais il a également défendu les inquiétudes légitimes de l’Europe concernant l’instrumentalisation politique de l’énergie par la Russie, déclarant qu’en principe, rien de retient l’Europe de répondre à la détermination russe par sa propre discipline.
M. Solana a notamment souligné que l’UE doit insister sur la réciprocité dans les investissements en aval et en amont, comme l’avait proposé la Commission dans le troisième paquet de directives sur la libéralisation énergétique en septembre l’année dernière (EurActiv 20/09/07).
Il revient aux Européens d’éviter des négociations bilatérales fragmentées, qui n’apportent rien à personne, a déclaré M. Solana. Cela ne se fera peut-être pas en une nuit, mais il est important de commencer, a-t-il ajouté, en mettant l’accent sur davantage de discipline et la loyauté entre les Européens dans les négociations bilatérales avec des pays tiers, considérées comme une première étape.
La session portant sur l’approvisionnement énergétique et la géopolitique de l’UE était principalement axée sur la Russie, mais l’Asie centrale, la Chine, le Moyen Orient et l’Afrique s’ajoutent à un tableau caractérisé par les inquiétudes concernant les approvisionnements en combustibles fossiles.
Thomas Gomart, directeur du centre Russie/NEI de l’Ifri, a mis l’accent sur la « sécurisation » de la rhétorique énergétique de la Russie, formulant trois observations principales :
M. Gomart a insisté sur la nécessité de « dédramatiser » les relations énergétiques entre l’UE et la Russie, déclarant que l’UE devrait s’habituer à la perspective d’investissements massifs de la Russie dans le secteur énergétique européen à l’avenir, comme l’ont illustré les récentes tentatives de Gazprom pour percer le marché britannique de l’énergie.
Parallèlement, il a affirmé qu’il fallait prendre conscience de la nécessité d’une dimension géostratégique de l’énergie au niveau européen, même si cela implique le risque de réduire les relations UE-Russie qu’à de simples questions énergétiques. Il a conclu que l’UE devait commencer à se comporter comme un acteur mondial et pas uniquement comme un marché. Selon lui, l’efficacité énergétique est un domaine potentiel important de coopération, dans la mesure où la Russie est un « gigantesque gaspilleur d’énergie ».
Le représentant spécial de l’UE auprès de l’Asie centrale, l’ambassadeur Pierre Morel, a présenté une évaluation
accablante de la diplomatie énergétique de l’Europe, affirmant qu’actuellement il n’existe aucune véritable politique extérieure européenne en matière d’énergie. Selon lui, des efforts ont été accomplis sur le marché intérieur et en matière d’environnement, mais il a déploré le « paradoxe » que cette approche n’ait pas été adoptée pour la politique extérieure énergétique.
Abordant la région Caspienne, M. Morel a indiqué que les « pays émergents » de la région (Azerbaïdjan, Kazakhstan et Turkménistan) souhaitent tirer le maximum de la nouvelle force que sont leurs ressources en combustibles fossiles et poursuivent des politiques destinées à conclure des partenariats « à tous les niveaux ».
En faisant référence aux républiques de l’ex-Union soviétique de la région, il a rappelé que ces pays ne se laisseraient plus mettre sous tutelle, ajoutant que l’Asie centrale devrait être différenciée de la Russie en tant que telle. Il a ensuite plaidé en faveur d’une approche plus spécifique à l’Asie centrale, suivant le principe de l’interdépendance de tous les acteurs. La Russie a besoin des ressources de l’Asie centrale, a-t-il insité.
Tatsudo Masuda, professeur à l’Institut de technologie de Tokyo, a présenté une vue d’ensemble
de la situation concernant l’oléoduc Sibérie orientale/océan Pacifique (SOOP), qui acheminera du pétrole russe en Chine, au Japon et en Corée du Sud dès son inauguration, prévue pour la fin 2008.
En se référant aux tensions diplomatiques qui ont éclaté entre Tokyo et Pékin concernant la construction de l’oléoduc, M. Masuda a souligné l’importance du modèle européen pour l’Asie, affirmant que l’exemple idéal de collaboration de l’UE pourrait être appliqué à l’Asie s’il était conçu sur mesure.
M. Masuda a également fait référence aux développements positifs, citant le partenariat sur l’Energie lancé en juin 2004 entre les pays de l’ASEAN et la Chine, le Japon et la Corée du Sud (Partenariat énergétique ASEAN+3).
En conclusion, il a souligné que le changement climatique était un défi offrant des opportunités de coopération sans précédent, et affirmé que l’UE et le Japon devraient être les premiers à avancer vers une économie à faible intensité de carbone. Selon lui, le débat entre Gazprom et l’UE n’est pas aussi important que la lutte contre le changement climatique et l’intégration du Japon dans le système européen d’échange de quotas d’émissions pour les gaz à effet de serre n’est qu’une question de temps.
Valérie Niquet, directrice du Centre Asie à l’Ifri, a donné une vue d’ensemble de la situation énergétique en Chine, affirmant que le pays était actuellement « dans une phase d’apprentissage » due à son rapide développement économique. D’après Mme Niquet, la stratégie chinoise serait la suivante :
Selon Mme Niquet, il existait deux courants de pensée en matière d’énergie en Chine et tous deux ont été profondément marquées par des craintes concernant la « vulnérabilité » de la Chine à ses fournisseurs extérieurs :
En abordant les implications pour l’Europe, Mme Niquet a déclaré que l’UE avait besoin de renforcer son dialogue énergétique avec la Chine, notamment sur les questions environnementales et les relations avec les pays tiers.
L’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine a tenu des propos sévères sur les tentatives de l’UE de construire une politique extérieure énergétique commune, estimant que les Européens devraient cesser de se lamenter sur leurs divisions. Pour lui, il est dans la nature des Européens d’être divisés. Admettre ce fait permettrait de gagner beaucoup de temps et épargnerait bien des efforts.
Proposant une solution pour aller de l’avant, M. Védrine a suggéré d’appliquer un processus similaire à l’Union économique et monétaire (UEM), dont le point culminant a été l’introduction de l’euro, à la politique étrangère. A l’instar de l’UEM, ce processus aurait un calendrier, un programme, des objectifs intermédiaires et un compte à rebours, a expliqué Hubert Védrine.
Utilisant le projet controversé de gazoduc sous la mer Baltique reliant la Russie à l’Allemagne pour illustrer ses propos, M. Védrine a montré qu’un processus comme l’UEM rassemblerait les pays de l’UE dans un processus de convergence fondé sur les intérêts légitimes mutuels. Selon lui, ce processus n’est ni facile ni rapide, mais présente l’avantage d’être explicable au public, qui doit avoir connaissance des divergences.
Hubert Védrine a conclu en ces termes quelque peu énigmatiques : une véritable politiques extérieure énergétique commune ne peut être mise en place en Europe, sans le sentiment d’une menace commune. Il estime qu’il faut utiliser l’anxiété.
Sadek Boussena, ancien ministre algérien à l’Energie et ancien président et PDG de Sonatrach, la compagnie pétrolière et gazière publique algérienne, a clos la session en apportant le point de vue d’un pays producteur.
M. Boussena s’est montré très critique vis-à-vis de ce qu’il a appelé l’ « obsession » de l’Occident concernant la sécurité de l’approvisionnement, déclarant que ce concept pouvait impliquer quelque chose de relativement différent du point de vue d’un pays producteur. Faisant allusion à la guerre en Irak, M. Boussena a relaté que, lors d’une conférence dans une université arabe, on lui avait demandé si le pays risquait d’être envahi pour ses réserves pétrolières et gazières. Ainsi, d’après lui, pour les pays riches, la sécurité de l’approvisionnement est une chose claire, pour les autres, c’est assez différent.
M. Boussena a également appelé les pays consommateurs à tempérer leurs demandes en investissement dans les capacités de production des réserves de pétrole. Ces pays ont demandé aux pays de l’OPEP d’investir dans des capacités de réserve, juste au cas où, pour le bien du marché, a-t-il fait remarquer ironiquement. Il a expliqué qu’il faut tempérer ces demandes, les marchés sont nerveux, c’est un phénomène normal. Commentant l’envolée des prix du gaz et du pétrole, M. Boussena a ajouté que des prix très bas ont un impact négatif, ils déstabilisent les pays producteurs et n’encouragent pas les investissements.
M. Boussena a été strict quant au nationalisme pétrolier et aux géants pétroliers mondiaux qui se plaignent de s’être vu refusé l’accès aux ressources dans les pays producteurs : les compagnies pétrolières internationales doivent comprendre que les choses ont changé. Il a appelé les entreprises européennes et américaines à favoriser des partenariats allant au-delà des questions pétrolières pour trouver un équilibre entre les différents intérêts, ce qui profiterait également aux pays producteurs.
Les pays producteurs ne sont pas que des pays producteurs, a martelé M. Boussena. Ils cherchent également à accéder à un développement plus durable. Abordant la question de la démocratie dans les pays producteurs, M. Boussena a demandé ce que l’UE préférait : traiter avec des dictatures qui prennent des décisions rapidement, mais peuvent changer d’avis tout aussi rapidement ou négocier avec des régimes politiques où les décisions prennent davantage de temps, mais sont débattues au sein de la société ?