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Energie : la Lituanie déplace ses pions sur l'échiquier face au maître russe

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Publié 16 juillet 2012

La Lituanie espère être indépendante sur le plan énergétique d'ici 2020 grâce à la mise en œuvre d'une série de projets qu'un haut fonctionnaire a comparé à un jeu d'échec contre la Russie, son ancien maître soviétique.

Arvydas Sekmokas, le ministre lituanien de l'énergie, a comparé les divers projets visant à briser le monopole de la Russie sur les importations énergétiques de son pays à des pions sur un échiquier au cours d'une partie contre un adversaire très doué.

Les principaux éléments de la stratégie de la Lituanie sont une nouvelle centrale nucléaire, un terminal méthanier, l'établissement d'interconnexions solides avec l'UE et se détacher de l'ancien réseau soviétique.

La Lituanie estime que le prix qu'elle paye pour le gaz russe est extrêmement élevé (voir « Contexte »).

Coefficient politique K

« La formule des prix du gaz est assez compliquée et dans cette formule-ci, il y a un coefficient politique K », a expliqué M. Sekmokas. « Il s'agit bien entendu d'un coefficient qui a été approuvé. Si vous augmentez le coefficient, les prix grimpent. Si vous le diminuez, les prix baissent. Ce coefficient n'est relié à aucune variable particulière. »

Par ailleurs, moins le nombre de fournisseurs possibles est élevé, plus les prix du gaz augmentent, a-t-il commenté. Face à la Lituanie, un client relativement mineur, la position de la Russie est : « Soit vous achetez notre gaz, soit nous ne vous le vendrons pas. »

Avec de gros clients comme l'Allemagne, le monopole de Gazprom, une entreprise d'Etat, ne pourrait pas se permettre d'adopter une telle stratégie de négociation.

M. Sekmokas a avancé que l'aide la plus précieuse que la Lituanie avait reçue de l'UE était l'adoption du troisième paquet énergétique sur la libéralisation du marché européen (voir le LinksDossier d'EurActiv), qui requiert que les entreprises séparent la production d'énergie de la distribution (la dissociation des structures de propriété).

Il a qualifié de « décision historique » le vote du parlement lituanien sur les directives européennes relatives à l'énergie. Les textes sur la libéralisation du marché du gaz et de l'électricité ont été respectivement adoptés en juin 2011 et janvier 2012.

« Cela signifie que nous commençons à suivre les règles du jeu de l'Union européenne, c'est la loi du marché. Pour jouer à ce jeu, il faut des arguments. Il s'agit de projets stratégiques, comme la connexion énergétique avec la Suède, la Finlande, le terminal GNL, notre propre génération d'énergie fondée sur l'éolien, le nucléaire et la biomasse pour le chauffage.  Ce sont des pièces d'échec. Et puis il y a des règles à respecter, donc tout doit être en place », a-t-il expliqué.

M. Sekmokas a fait référence à une résolution des ministres européens de l'énergie datant de février 2011, selon laquelle les îlots énergétiques isolés devraient avoir disparu d'ici 2015. Ce texte vise surtout les pays baltes qui font toujours partie du réseau soviétique.

« Sur le plan politique, le problème est résolu. Il ne reste que des détails à mettre en oeuvre dans la pratique », a-t-il dit en souriant.

Le ministre a présenté le calendrier suivant pour l'objectif du pays d'atteindre l'indépendance énergétique d'ici 2020 :

  • Avant fin 2014 : la dissociation des structures de propriété devrait être totalement mise en oeuvre en Lituanie.
  • D'ici fin 2014 : Vilnius supervisera la construction d'un terminal GNL flottant lorsque le contrat actuel à long terme entre la Lituanie et Gazprom expirera. Un accord a été signé la semaine dernière avec l'autorité portuaire de Klaipeda et les gazoducs de transmission devraient être opérationnels d'ici fin 2013.
  • 2016 : synchronisation du système de transmission du pays avec le système ENTSO-E de l'Union (réseau européen des gestionnaires de réseaux de transport d'électricité). La Commission européenne s'est vu confier le mandat de négocier avec la Russie et le Bélarus et le pays a adopté une loi sur cette future synchronisation. L'enclave russe de Kaliningrad semble être un problème, mais si la Russie souhaite y construire une centrale nucléaire, il serait également dans son intérêt que cette enclave soit synchronisée avec l'UE. Les connexions énergétiques avec la Pologne, la Suède et la Finlande sont en construction. La date butoir pour la Pologne est 2016.
  • 2020-2022 : la construction de la centrale nucléaire de Visaginas devrait être terminée. Le parlement a adopté toutes les lois nécessaires, le ministre des finances a rendu un avis positif quant aux obligations de l'Etat. Seule la participation de la Pologne au projet reste en suspens. La participation de la Lituanie est actuellement de 38 %, la Lettonie et la holding japonaise Hitachi Ltd détiennent 20 % des parts. Le coût total devrait être 5 milliards d'euros. La construction devrait débuter en 2015.
  • 2029 : objectif pour la fin du déclassement de la centrale nucléaire d'Ignalina. Des problèmes financiers sont prévus.

M. Sekmokas a déclaré que la Russie devrait cesser son discours de la guerre froide et passer à un raisonnement davantage fondé sur la réalité économique.

« Vous pouvez faire des affaires de deux manières : en maintenant le monopole ou en tentant d'être le meilleur dans le cadre des règles du marché », a-t-il affirmé.

Point faible

Le point faible de la Lituanie semble être la centrale nucléaire de Visaginas. De nombreux analystes pensent en effet qu'elle ne sera pas viable sur le plan économique. La Commission européenne a récemment rendu un avis favorable à sa construction.

L'un des propos de la Commission relayés dans cet avis risque toutefois de poser problème. L'exécutif européen affirme que Visaginas doit rester viable sur le plan économique « même lorsque d'autres centrales nucléaires seront ouvertes dans la région ».

Le Bélarus serait justement en train de planifier la construction d'une centrale nucléaire grâce à la technologie russe à Astraviec, à une cinquantaine de kilomètres de Vilnius. La Russie serait prête à financer la construction de cette centrale afin d'aider son voisin en difficulté économique, selon la presse. En outre, la Russie a récemment entamé la construction d'une centrale nucléaire dans son enclave de Kaliningrad, une région limitrophe avec la Lituanie.

Le Dr Arūnas Molis, professeur de sciences politiques à l'université de Vilnius, met en exergue un autre problème. La Lituanie devrait organiser des élections législatives le 14 octobre prochain et l'actuelle majorité de centre-droit devra tenir bon contre les sociaux-démocrates.

« Il semblerait que les sociaux-démocrates aient un avis différent sur Visaginas », a expliqué M. Molis, ajoutant qu'il ne serait pas très surprenant qu'ils annulent le projet.

Le déclassement de la centrale d'Ignalina pose également problème. Deux eurodéputés du Parti populaire européen de centre-droit (PPE) qui ont visité la centrale la semaine dernière ont publié un communiqué dans lequel ils ont fustigé la lenteur des travaux. Ils ont en outre parlé de problèmes de gestion (voir « Réactions ») et ont menacé de demander à la Commission de suspendre les financements alloués au pays pour la fermeture de cette centrale de l'ère soviétique. 

Réactions : 

Danila Bochkarev, chercheur dans le bureau bruxellois de l'East-West Institute, un groupe de réflexion mondial, s'est dit optimiste quant au terminal GNL en Lituanie. Il s'est toutefois montré moins enthousiaste vis-à-vis de la centrale nucléaire de Visaginas.

« Je suis très optimiste quant à la capacité de la Lituanie à construire un terminal GNL. Ce n'est pas aussi coûteux qu'une centrale nucléaire, c'est important du point de vue de la sécurité nationale et le projet sera mené à terme si le GNL reçu est au même prix (à un prix moindre) que les livraisons de Gazprom. Le matériel (le terminal flottant de regazéification à Klaipeda) a déjà été commandé en 2012 et serait fourni par l'entreprise norvégienne Höegh dans le cadre d'un accord [de 560 millions d'euros] sur 10 ans. Des accords d'approvisionnement préliminaires ont été signés avec l'entreprise espagnole Gas Natural Fenosa et avec l'américaine Cheniere Energy. Klaipedos Nafta est également en pleines négociations avec le Qatar sur l'approvisionnement de GNL. Il existe également une volonté politique : en juin 2012, le parlement lituanien a adopté un texte de loi demandant aux services publics d'acheter au moins 25 % de leur gaz via le nouveau terminal GNL.  Le coût du terminal GNL est abordable pour la Lituanie, le seul défi est de trouver des quantités disponibles [et garanties] de GNL à un prix raisonnable.

« Les choses s'annoncent moins bien avec le nucléaire : la centrale de Visaginas devrait coûter 7 milliards d'euros [ou 20 % du PIB de la Lituanie, 40 % du PIB de l'Estonie ou encore 32 % du PIB de la Lettonie], un coût qui devrait augmenter à mesure que la construction progressera, surtout si l'on prend en compte les exigences de sécurité qui ont découlé de l'incident de Fukushima.  En outre, Visaginas devrait être en concurrence avec la centrale nucléaire balte (NPP) en Russie qui pourrait avoir un accès direct aux consommateurs estoniens, lettons et lituaniens (le réseau électrique russe est interconnecté de manière synchronisée avec les pays baltes). Bien que la centrale NPP risque de devoir relever les mêmes défis que celle de Visaginas, le projet russe pourra compter sur un accès aux financements plus aisé, notamment via les banques d'Etat russes », a déclaré M. Bochkarev.

Inge Gräßle et Petri Sarvamaa sont deux eurodéputés du Parti populaire européen (PPE) qui se sont rendus sur le site de Visaginas.

« Nous soutenons pleinement les efforts de la Commission européenne s'agissant d'inciter les autorités lituaniennes et les entrepreneurs de la centrale nucléaire d'Ignalina à conclure un accord avant le 15 juillet sur la poursuite du déclassement. S'ils ne concluent pas cet accord, la Commission européenne devrait envisager de temporairement suspendre les financements européens alloués au projet », ont expliqué les eurodéputés dans un communiqué.

« La gestion du projet devrait être significativement améliorée et des mécanismes de règlement des litiges entre les parties prenantes devraient être mis en place », a déclaré Petri Sarvamaa. « En ces temps de crise économique et financière, l'efficience et l'efficacité des dépenses sont d'une importance capitale. Le temps, c'est de l'argent, et chaque mois de retard coûte aux contribuables européens 600 000 euros », a-t-il souligné.

Les dépenses devraient être mieux ciblées, se concentrer sur les tâches principales du déclassement, comme l’extraction du carburant du réacteur », a affirmé Mme Gräßle. « Certaines étapes de la mise en oeuvre du projet ne devraient être prises en otages pour obtenir des financements supplémentaires. [...] Une répartition claire des responsabilités entre les participants au processus de déclassement est nécessaire. Nous avons besoin d'un plan de financement à long terme pour ce projet de déclassement, ainsi que d'une description claire de la manière de mettre en oeuvre le projet », a-t-elle ajouté.

Georgi Gotev - traduit de l'anglais par Amandine Gillet
Arvydas Sekmokas, photo Georgi Gotev
Contexte : 

La Lituanie dépend de la Russie pour 80 % de son approvisionnement énergétique depuis la fermeture de la centrale nucléaire d'Ignalina en 2009. Cette ancienne république soviétique se considère comme vulnérable en raison de cette dépendance.

En 1992, lors d'un sommet du G7, il a été décidé que la centrale d'Ignalina, quatre unités de la centrale de Kozloduy en Bulgarie et que la centrale de Bohunice en Slovaquie devraient être fermées en raison du danger qu'elles représentaient. Toutes ces unités nucléaires sont aujourd'hui fermées, la dernière ayant été la seconde unité de la centrale d'Ignalina en décembre 2009.

La fermeture de ces centrales nucléaires a été négociée dans le cadre des traités d'adhésion de ces trois pays. Etant donné que cette fermeture prématurée représente un fardeau important, l'Union européenne leur apporte une aide financière.

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