Est-il possible que le monde atteigne ou s'approche du pic de production de pétrole? Des experts géologiques l'affirment en effet, et si leur théorie du "pic pétrolier" s'avère exacte, les conséquences pourraient être terribles pour la sécurité énergétique et l'économie mondiale. La question n'attire guère l'attention des cercles politiques européens intéressés par la sécurité énergétique.
Le pétrole est non seulement le carburant qui alimente nos économies mais également une ressource énergétique limitée et non renouvelable. La population mondiale consomme actuellement 85 millions de barils de pétrole par jour pour l'électricité, le chauffage, les transports, la chimie ou d'autres activités économiques. Selon le rapport annuel de l'Agence internationale de l'énergie (IEA) sur les prévisions mondiales de l'énergie, l'économie mondiale consommera 130 millions de barils de pétrole par jour d'ici 2030. Néanmoins, est-il possible que l'offre énergétique ne parvienne pas à répondre à la demande en raison d'un déclin des réserves de pétrole?
C'est la question que se pose un nombre croissant d'experts du domaine énergétique. Ils prévoient que la production mondiale de pétrole s'approche de son niveau maximum et qu'elle tendra à diminuer à l'avenir. La théorie est connue sous le nom de "pic pétrolier" et a également inspiré d'autres experts souhaitant examiner le pic de production de gaz et d'autres sources énergétiques.
"Pic de production de pétrole" ne signifie pas "épuisement pétrolier". Cela inidque en revanche que la production de pétrole a atteint son niveau maximum ou, en d'autres termes, que la moitié des quantités de pétrole exploitables ont été produites.
Le concept de "pic pétrolier" trouve son origine en 1959, au moment où une géologue américaine travaillant pour Shell, Marion King Hubbert, prédisait à juste titre que la production de pétrole américain atteindrait son niveau le plus élevé vers 1970.
S'inspirant du modèle de M. K. Hubbert, plusieurs experts du domaine énergétique ont essayé de calculer la date à laquelle la production mondiale atteindrait son niveau maximum. Les "pessimistes" déclarent que la production de pétrole a déjà atteint son niveau le plus élevé alors que les "optimistes" estiment que la croissance de la production mondiale de pétrole se poursuivra encore pendant les 20 ou 30 prochaines années.
Le débat actuel sur le pic de production de pétrole est mené par l'Association pour l'étude des pics de production de pétrole et de gaz naturel (ASPO). Cette association a été créée en 2000 par un consultant international dans le domaine énergétique (et ancien vice-président de Fina), Colin Campbell. Il regroupe des scientifiques, des universitaires et des géologues spécialisés dans le domaine du pétrole. Les "peak oilers" (défendant la théorie du pic de production de pétrole) se sont développés un peu partout dans le monde et il existe aujourd'hui des membres d'ASPO dans de nombreux pays. L'association ASPO s'est efficacement servie d'Internet pour diffuser sa théorie. Près de 1,4 millions de résultats ont été proposés pour l'expression "peak oil" lors d'une recherche sur google en mai 2007.
Plusieurs questions importantes composent ce débat sur le pic de production de pétrole, à savoir :
L'un des plus grands problèmes pour définir une politique énergétique sur le long terme réside dans le fait que les données officielles existantes, portant sur les réserves sont insuffisantes et font parfois défaut. Les estimations actuelles des organisations internationales telles que l'Agence internationale de l'énergie (IEA) ou le service géologique américain (US Geological Survey) concernant les réserves de pétrole se fondent sur les informations fournies par les entreprises pétrolières et les pays producteurs. De récents événements ont montré que les entreprises pétrolières ont parfois surestimé leurs réserves et ont été contraintes par la suite d'ajuster leurs chiffres. Les chiffres utilisés par les pays producteurs sont encore plus discutables. Les pays de l'OPEP ont notpamment prétendu disposer de réserves pétrolières plus importantes afin de maintenir leurs quotas de production (plus les réserves déclarées sont conséquentes, plus ils sont autorisés à pomper, plus ils y gagnent). La plupart des pays de l'OPEP n'ont pas remis à jour leurs chiffres qui datent des années 1980 même s'ils ont pompé de grandes quantités de pétrole depuis. Or, aucun "supergéant" n'a récemment été découvert.
L'une des études les plus intéressantes dans ce contexte a été menée par le directeur d'une banque d'investissement spécialisée dans le domaine pétrolier, Matthew R. Simmons. Son livre "Twilight in the Desert: The Coming Saudi Oil Shock and the World Economy" (2005) a étudié des centaines de documents provenant de Saudi Aramco, pour arriver à la conclusion que l'Arabie saoudite était proche de son niveau maximum de production. La plupart des économies mondiales dépendant d'une augmentation de la production de l'Arabie saoudite à l'avenir, l'impact sur la croissance économique mondiale pourrait être considérable. Depuis 2005, plusieurs rapports d'experts ont révélé que le champ pétrolier le plus grand au monde, le champ saoudien Ghawar, avoisinait ou avait dépassé son pic de production.
La communauté internationale est consciente du problème de fiabilité des données. Elle a donc lancé en 2005 l'Initiative conjointe des données pétrolières (JODI).
La production totale de pétrole de l'Amérique du nord a atteint son niveau maximum en 1997, celle de l'Asie pacifique en 2000 et celle des pays l'OCDE en 1998. Sachant qu'il reste d'importantes réserves au Moyen-Orient (et probablement en Amérique latine), il est difficile de prévoir la date exacte du pic de production mondial de pétrole. Les estimations pessimistes oscillent entre 2007 et 2012. Selon l'Agence internationale de l'énergie, il aura lieu vers 2030. Certains experts optimistes (ExxonMobil) estiment en revanche que la production de pétrole continuera d'augmenter jusqu'en 2100 ou au-delà.
Les gouvernements ainsi que les parlements n'ont pas encore totalement conscience de la question du pic de production de pétrole ou n'en sont pas encore convaincus. Elle n'est donc pas véritablement inscrite à l'ordre du jour, contrairement au débat sur le changement climatique. Des contacts sporadiques ont eu lieu entre les membres d'ASPO et la DG TREN de la Commission européenne (Energie et Transports) mais sans véritable impact sur les politiques intérieures.
Au sein de la Chambre des représentants des États-Unis, le député républicain Roscoe Bartlett a créé un comité bipartite du pic du pétrole ("Peak Oil Caucus") et a mis en place un projet de loi sur le pic de production de pétrole en janvier 2007.
En janvier 2008, en prévision du paquet énergie et changement climatique de la Commission, le commissaire européen à l'Energie Andris Piebalgs a attiré l'attention sur la question "négligée" de la diminution des réserves de pétrole. Dans une remarque publique sans précédent, il a remis en question le fait que les approvisionnement en pétrole pourraient soutenir la demande mondiale, qui devrait au moins doubler d'ici 2030. Le double défi du changement climatique et de la sécurité de l'approvisionnement mène à la conclusion que l'UE ne peut pas en rester à son ancien système basé sur les énergies fossiles, a-t-il déclaré.
Les grandes compagnies pétrolières semblent avoir des difficultés à répondre au problème du pic de production de pétrole. Certaines entreprises comme Shell ou Total ont connaissance de cette question mais elles considèrent le pic comme un problème à moyen terme (2020-2030). D'autres comme Chevron ont entamé des campagnes visant à mettre en garde contre le déclin des réserves à venir. En 2006, Chevron a lancé une campagne de publicité remarquable avec le slogan "Il nous a fallu 125 ans pour utiliser le premier billions de barils de pétrole. Le prochain billion nous prendra 30 ans". Pour sa part, BP a déclaré que la théorie du pic pétrolier est absolument déraisonnable et affirme avec certitude qu'il reste de nombreuses réserves à exploiter (EurActiv 21/06/07).
La plupart des compagnies pétrolières occidentales se montrent plus inquiètes vis-à-vis d'autres défis, comme ceux liés à l'approvisionnement et à la demande énergétiques. Selon elles, le manque d'investissement et la hausse du nationalisme énergétique (Russie, Vénézuela) pourraient s'avérer plus néfastes à l'approvisionnement futur que les limites géophysiques. Elles soulignent également le développement de nouvelles technologies d'exploration et de production et l'utilisation de sources non conventionnelles de pétrole (schiste bitumineux, sable bitumineux, exploration sous-marine, transformation du charbon en carburant liquide (CTL) etc.).
Mais un rapport du 09 juillet de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), qui prévoit une crise majeure de l'approvisionnement en pétrole au cours des cinq prochaines années, à ramener la question de l'amenuisement des sources d'approvisionnement en première ligne (EurActiv 10/07/07).