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Kiev ferait l'objet d'un « complot » d'après le premier ministre ukrainien

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Publié 18 mai 2012, mis à jour 21 mai 2012

Le premier ministre ukrainien, Mykola Azarov, a affirmé que son pays était « pris en otage » dans l'affaire concernant son prédécesseur, Ioulia Timochenko. Selon lui, cette affaire prendrait des proportions exagérées en raison d'un « complot étranger » visant à empêcher son pays de se rapprocher de l'UE.

M. Azarov a déploré le « préjudice moral colossal » qu'avait subi son pays suite à l'affaire Timochenko. Il se demande d'ailleurs qui compensera l'Ukraine pour ces inconvénients.

Le ministre ukrainien s'est exprimé au Parlement européen après avoir été invité par le groupe des Socialistes et Démocrates avec lequel le Parti des régions au pouvoir en Ukraine tente de développer des relations.

Hier (15 mai), M. Azarov a participé à un conseil de coopération entre l'UE et l'Ukraine où il a rencontré la responsable de l'UE pour les affaires étrangères, Catherine Ashton, et le commissaire à l'élargissement et à la politique de voisinage, Štefan Füle.

Les relations entre l'UE et l'Ukraine se sont détériorées ces derniers mois, certains pays de l'Union évoquant le risque du renforcement de l'influence de Moscou si trop de pressions étaient exercées sur le pays vis-à-vis de l'affaire Timochenko (voir « Contexte »).

Mme Timochenko a été incarcérée l'année dernière suite à un procès pour abus de pouvoir que beaucoup considèrent comme une tentative de réduire au silence cette figure de l'opposition.

Lorsque l'eurodéputé socialiste polonais Bogusław Liberadzky lui a demandé de révéler les détails de ce « complot international », M. Azarov n'a pas cité de pays en particulier, se contentant d'affirmer qu'un jour ou l'autre, la vérité serait révélée.

« M. Liberadzky, je ne voudrais pas compliquer une situation déjà très complexe en Ukraine. Je pourrais vous faire part de mon opinion en privé. Je me suis fait mon opinion et elle n'est pas sans fondement. Mais je ne ferai pas de déclaration. Ce qui compte, c'est que tôt ou tard, tout devienne clair. Tôt ou tard, tout devient transparent et compréhensible », a-t-il déclaré, s'exprimant dans la langue de Pouchkine.

L'Allemagne manipulée par la Russie ?

EurActiv a par la suite contacté M. Liberadzky, mais il aurait quitté la session pour une réunion de son groupe politique sans avoir eu de contact direct avec M. Azarov.

Certaines sources ont confié à EurActiv que M. Azarov faisait allusion à la manière dont la Russie manipulerait l'UE via certains de ses Etats membres, l'Allemagne en particulier.

Le président russe, Vladimir Poutine, attache une grande importance à son projet d'Union eurasienne rassemblant les anciennes républiques soviétiques. Selon les experts, la participation de l'Ukraine serait cruciale pour Moscou. Nombreux sont ceux qui pensent que la Russie fait tout pour récupérer l'Ukraine à son bord en rompant ses liens avec Bruxelles.

Au cours de ces 90 minutes de débats avec les eurodéputés, M. Azarov a fustigé la Russie à plusieurs reprises et pointé du doigt l'Allemagne comme le pays auquel la Russie vend son gaz « deux fois moins cher » qu'à l'Ukraine.

Le premier ministre ukrainien a également saisi cette opportunité pour attaquer son prédécesseur, Mme Timochenko, quant à l'accord gazier signé en 2009 avec la Russie. Il l'a accusé d'avoir envoyé « des gens mourir » dans les hôpitaux en raison du manque de médicaments qui a découlé du prix élevé qu'elle a négocié pour le gaz.

M. Azarov a expliqué en long et en large que Mme Timochenko avait conclu un accord gazier désastreux pour compenser la Russie des 405 millions de dollars (318 millions d'euros) de pertes que l’ancienne première ministre aurait détournés des années auparavant. Elle aurait détourné cet argent pour son propre compte au détriment du ministère russe de la défense. Il a affirmé que cette somme équivalait au budget annuel de son pays pour la santé publique.

« Pourquoi la Russie a-t-elle jeté l'éponge ? Est-ce si peu d'argent ? Je pense que c'est beaucoup d'argent. Mais pourquoi la Russie s'est-elle montrée si généreuse envers Mme Timochenko ? Pourquoi la Russie a-t-elle abandonné les charges contre Mme Timochenko, pourquoi adopter cette attitude ? Pourquoi ? », a demandé M. Azarov.

Il a expliqué qu'il avait interrogé M. Poutine, premier ministre à l'époque, à propos du contrat gazier de 2009.

« Il y avait des intérêts privés de la part de Mme Timochenko », a-t-il affirmé.

En référence aux jeux de pouvoir qui s'opèrent en Russie, le premier ministre ukrainien a parlé du jour où la Russie avait eu besoin de l'accord de la Turquie pour construire le gazoduc South Stream via les eaux territoriales de ses voisins dans la mer Noire.

« Pourquoi le prix pour la Turquie est-il tombé à 190 dollars (150 euros), alors qu'il a grimpé à 520 dollars (408 euros) pour l'Ukraine ? [...] je peux citer d'autres exemples », a affirmé M. Azarov, laissant entendre que la Russie achetait de l'influence politique avec des ristournes sur le prix du gaz.

Argent gaspillé ?

M. Azarov a expliqué que le gazoduc South Stream, conçu avec une capacité maximum de 68 milliards de mètres cubes par an (mmc/an) coûterait 20 milliards d'euros. D'après lui, cela revient à jeter l'argent par les fenêtres quand on sait que la modernisation des trois gazoducs de son pays coûterait 1,5 milliard d'euros et pourraient approvisionner l'Europe avec 120 mmc/an.

En raison de ses relations tendues avec la Russie, l'Ukraine envisage de développer l'exploitation du gaz de schiste, a-t-il déclaré. Selon M. Azarov, son pays et l'Europe regorgent de réserves de gaz de schiste. Il a cependant ajouté que l'Ukraine préfèrerait investir son argent dans la modernisation de son économie et de la société.

« La Russie a elle aussi des tonnes de problèmes », a-t-il assuré, laissant entendre que Moscou dépensait trop d'argent dans des projets politiques de gazoducs et pourrait mieux utiliser ses ressources.

Lorsqu'il lui a été demandé si l'affaire Timochenko pouvait se régler via une forme de grâce présidentielle, M. Azarov a donné la parole à un juriste qui a expliqué que l'ancienne première ministre devrait d'abord en faire la demande.

Réactions : 

L'eurodéputée Ana Gomez (S&D, Portugal), a déclaré à M. Azarov qu'il ne l'avait pas du tout convaincue.

« Vous ne m'avez pas convaincue. La manière dont vous traitez Mme Timochenko et les autres prisonniers politiques est injustifiable. Je n'en comprends pas les raisons, si ce n'est une vengeance politique contre Mme Timochenko. Cette affaire ternit l'image de l'Ukraine », a-t-elle affirmé.

Mme Gomez s'est dite inquiète quant à la « ploutocratie » qui règne en Ukraine, ainsi que vis-à-vis des fraudes qui risquent d'entacher les élections législatives d'octobre prochain. Elle a assuré que sa seule intention était d'améliorer les relations entre l'UE et l'Ukraine qui, selon elle, sont d'une importance stratégique. 

Ana Gomez a ajouté qu'elle était loin d'être une admiratrice de Mme Timochenko.

« Je ne suis pas du tout une admiratrice de Mme Timochenko. Je ne l'ai jamais rencontrée personnellement. Je ne l'aime pas. Et je n'aime pas son style Evita », a-t-elle déclaré en anglais, déclenchant l'hilarité générale. Elle a toutefois insisté sur le fait que selon elle, son procès avait été politiquement motivé.

L'eurodéputé Andrei Kovachev (PPE, Bulgarie) a tenté de défendre Mme Timochenko, mais il a précisé que sous un précédent gouvernement, son pays avait signé « exactement le même accord avec la Russie ».

En parlant d'un « complot international » contre l'Ukraine, le premier ministre, Mykola Azarov, a mis en exergue les faiblesses du pays, a expliqué Roman Rukomeda, expert à la Fondation ukrainienne pour la démocratie People First

« Qui peut dicter ses scénarios à l'Ukraine ? Le chef du gouvernement ukrainien fait indirectement allusion à la Russie. Mais cela montre, avant toute chose, l'absence de nouveaux accords entre les présidents russe et ukrainien lors du sommet de la CEI à Moscou le 15 mai. »

« Par ailleurs, cette thèse ne semble pas se confirmer par la position du président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, qui a à plusieurs reprises qualifié d'inacceptable l'incarcération de l'ancienne première ministre Ioulia Timochenko.

« L'Allemagne est l'une des autres forces étrangères auxquelles M. Azarov a fait allusion. Son rôle ne doit pas être négligé, mais l'affaiblissement des positions extérieures du parti d'Angela Merkel et les problèmes politiques et financiers de l'UE dans le contexte de la crise grecque ne soutiennent pas cette thèse. »

« Se pourrait-il qu'il s'agisse des Etats-Unis ? Peut-être, dans la mesure où selon les dernières déclarations des hauts fonctionnaires américains, Washington est contre l'isolation de l'Ukraine en raison des poursuites entamées contre les leaders de l'opposition. Mais la priorité des Etats-Unis est la sauvegarde des développements démocratiques en Ukraine pour ne pas que le pays s'isole comme le Bélarus. »

« Il y a toutefois plus de chances qu'en parlant de la menace d'un complot international, le gouvernement ukrainien aspire à ne pas assumer la responsabilité de ses actions politiques et leurs retombées actuelles et futures. Tout comme l'opposition ukrainienne n'a pas pu offrir une alternative au développement de l'Ukraine jusqu'à présent. »

« Nous payons déjà plus que l'Allemagne. Nous avons également ce projet catastrophique de centrale nucléaire à Belene, dans lequel nous avons perdu des milliards. Mais personne n'est en prison, car tout cela concerne la politique. Mais vous avez dit qu'il y avait des avantages personnels pour Mme Timochenko. Si vous pouvez le prouver, oui, elle doit aller en prison », a conclu M. Kovachev.

Georgi Gotev - traduit de l'anglais par Amandine Gillet
Contexte : 

L'Union européenne s'est dite « déçue » de la condamnation à sept ans de prison de l'ancienne première ministre ukrainienne Ioulia Timochenko suite à des accusations d'abus de pouvoir liées à des accords gaziers signés avec la Russie en 2009.

Ce procès était « politiquement motivé » et n'a pas respecté les normes internationales, a affirmé l'UE, ajoutant que cela se reflèterait dans la politique de l'Union envers l'Ukraine.

Le sommet UE-Ukraine de décembre 2011 n'a pas abouti à la signature d'un accord d'association, notamment en raison de l'emprisonnement de l'ancienne première ministre.

Le 30 mars dernier, le document a été finalisé, mais il ne sera mis en oeuvre que lorsque l'Ukraine aura revu son système de « justice sélective » et pas avant que les élections législatives n'aient eu lieu le 28 octobre 2012.

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