Les compteurs intelligents enregistrent la consommation d'énergie et d'eau et envoient les chiffres aux fournisseurs qui établissent ainsi les factures. Une analyse de rentabilité effectuée dans les Etats membres sera finalisée d'ici le 3 septembre prochain.
Dans un document de recommandation, la Commission européenne a affirmé qu'elle n'était pas convaincue que l'installation de compteurs intelligents soit justifiée d'un point de vue économique.
Les doutes de l'exécutif européen persistent, malgré la popularité grandissante de ces compteurs en Europe. En Italie et en Suède, près de 100 % des foyers en sont équipés. Ils ont également été déployés à grande échelle au Royaume-Uni et en Espagne.
Les consommateurs « sous-représentés »
Cependant, une récente étude de l'organisation des consommateurs européens BEUC, réalisée pour le compte de l'Université libre de Bruxelles, a révélé que les consommateurs n'étaient pas les premiers bénéficiaires de cette technologie. L'étude qualifie les efforts actuels d'« occasion manquée » pour les consommateurs finals.
« Les compteurs intelligents peuvent bénéficier à certains consommateurs, mais nous doutons réellement qu'ils soient avantageux pour l'ensemble des consommateurs », a expliqué à EurActiv Johannes Kleis du BEUC.
Les compteurs intelligents sont contrôlés par les producteurs et les vendeurs. Les consommateurs n'ont pas vraiment leur mot à dire et les économies d'énergie ne sont pas l'objectif premier, souligne l'étude du BEUC. De nombreux consommateurs d'énergie ne savent pas comment tirer parti des compteurs intelligents, explique encore le BEUC.
Les géants de l'industrie ont quant à eux une longueur d'avance, dans la mesure où ils ont déjà défini différents scénarios pour l'utilisation des compteurs intelligents par les consommateurs et les fournisseurs d'énergie. Bastian Fischer de l'entreprise Oracle estime que la technologie a sorti les consommateurs de leur rôle de « victimes » des compteurs pour les impliquer davantage dans leur propre consommation et dans la facturation.
« Nous sommes passés du statut de victimes à celui de membres actifs de la chaîne d'approvisionnement. Nous pouvons avoir une influence sur l'énergie que nous consommons. Nous pouvons réduire notre charge énergétique et choisir notre propre bouquet énergétique », a expliqué M. Fischer lors d'une récente conférence sur les compteurs intelligents.
Il faut établir une politique spécifique pour montrer aux investisseurs la voie à suivre, a-t-il ajouté. « Nous devons allier politique d'entreprise et technologie pour que les consommateurs puissent facilement s'adapter. »
Ecarts d'économies
Plusieurs analyses nationales de l'impact des compteurs intelligents ont révélé un écart important dans les économies d'énergie prévues, qui peuvent varier entre 2 et 40 %.
Au sein de l'UE, seuls 10 % des habitations sont équipées de compteurs intelligents, selon la Commission européenne. Ces compteurs ont permis de réduire la consommation d'énergie des foyers de 10 %, voire plus dans certains cas.
En Grande-Bretagne, le projet AlertMe permet aux consommateurs d'éteindre leurs appareils électriques via Internet ou leur téléphone portable. En huit mois, les habitants qui participaient au programme ont pu économiser environ 40 % d'électricité. En Espagne, les prévisions du projet GAD montrent qu'un consommateur moyen pourrait économiser 15 % d'énergie au total, selon les chiffres de la Commission européenne.
Le gouvernement néerlandais a estimé que les compteurs intelligents pouvaient permettre d'économiser jusqu'à 10 % de l'énergie utilisée dans un foyer.
Pourtant, dans six études sur les compteurs intelligents analysées par le BEUC, les économies réalisées par les utilisateurs oscillaient au mieux entre 2 et 4 %. Ces six études ont été menées par EDF (France), E.ON (Allemagne), Scottish Power, SSE (Scottish and Southern Energy), CER (Commission for Energy Regulation en Irlande) et Intelliekon (Allemagne).
Qui en profite ?
Les organisations de consommateurs s'inquiètent de voir les producteurs et les fournisseurs d'énergie « s'approprier tous les avantages » du déploiement des compteurs intelligents en Europe.
S'il faut obligatoirement répondre à la demande, les consommateurs qui utilisent déjà un minimum d'énergie pour des activités courantes deviendront vulnérables et ne devront pas économiser beaucoup d'énergie, a expliqué à EurActiv Monika Stajnarova, experte du BEUC sur les compteurs intelligents.
« Nous sommes contre le déploiement obligatoire [des compteurs intelligents] pour l'ensemble de la population. Certains consommateurs ne pourront pas en bénéficier », a expliqué Mme Stajnarova.
Le rapport du BEUC révèle que les hypothèses probablement utilisées par la Commission pour tirer ses conclusions quant aux besoins des consommateurs en compteurs intelligents sont « trop générales au regard de la pluralité des consommateurs et de la grande diversité des pratiques de chaque foyer ». Jusqu'à présent, aucune étude n'a pris en compte la diversité des consommateurs dans le calcul des estimations d'économies, souligne ce rapport.
Le cabinet de conseil Frontier Economics a toutefois développé un modèle fondé sur 200 types de foyers différents afin de définir pour quels consommateurs les compteurs intelligents pourraient être rentables. Dans un cas, à peine 15 % des ménages sondés en Allemagne ont tiré avantage du déploiement obligatoire des compteurs intelligents dans le pays.
Qui paie ?
« Evidemment, les fournisseurs d'énergie tenteront de reporter les coûts sur les consommateurs finals », a déclaré M. Gierulski de l'Unité Efficacité énergétique de la Commission, lors d'un récent atelier sur les compteurs intelligents.
« Avant d'investir, les entreprises doivent s'assurer qu'elles feront des bénéfices », a déclaré Gunnar Lonard d'Eurelectric. « Il faut expliquer aux consommateurs le fonctionnement et le but de ces compteurs pour qu'ils aient confiance, qu'ils les utilisent ne se sentent pas espionnés », a-t-il ajouté.
Le Contrôleur européen de la protection des données (CEPD) a fait part de son inquiétude à EurActiv quant au fait que les fournisseurs d'énergie aient accès aux habitudes de consommation de leurs clients et puissent choisir d'être « généreux » en aidant les consommateurs à économiser de l'argent ou non.
« Le fait que les entreprises aient accès à nos informations personnelles leur permet de les utiliser à leur avantage. Cela pourrait en autre se traduire par une discrimination par les prix », selon le CEPD.
Le BEUC montre également du doigt la socialisation des coûts, ou en d'autres termes le fait que les entreprises énergétiques répartissent les coûts du déploiement des compteurs intelligents entre 80 % des foyers de façon égale parmi tous leurs clients. « Les coûts devraient être répartis de manière plus juste entre ceux qui en bénéficient et les autres », a expliqué Mme Stajnarova.
En 2009, le cabinet de conseil Brattle Group avait prévenu que l'UE devrait consentir à des investissements considérables pour le déploiement des compteurs intelligents dans l'Union européenne. Il a estimé ces investissements à 51 milliards d'euros d'ici 2020, alors que les améliorations coûteraient entre 26 et 41 milliards d'euros. La différence entre les coûts et les bénéfices oscillerait donc entre 10 et 25 milliards d'euros.



