Les exploitants d'usine sont préoccupés par la directive européenne sur l'efficacité énergétique qui devrait être approuvée à la fin du mois.
L'un des principaux défis posés par ce projet de loi concerne l'obligation, pour les entreprises énergétiques, d'économiser 1,5 % d'énergie par an sur les factures de leurs consommateurs, y compris des grands consommateurs d'énergie comme les usines métallurgiques et de produits chimiques.
Les usines enregistrent la plus grande consommation d'électricité en Europe, selon le BPIE (Buildings Performance Institute Europe). Elles craignent que l'obligation d'économies des entreprises énergétiques ne leur porte préjudice, ce qui réduirait encore un peu plus leur marge de profit.
Des factures plus élevées
Les entreprises énergétiques avancent quant à elles qu'elles devraient pouvoir répercuter cette hausse des prix sur leurs consommateurs industriels.
« Les gouvernements doivent économiser de l'énergie, mais il veulent des prix bas », a déclaré Nicola Rega d'Eurelectric, l'association du secteur européen de l'électricité. « Le problème, c'est que les entreprises énergétiques finiront par payer la facture », a-t-il ajouté, soulignant qu'il n'existait aucune garantie que ces entreprises puissent répercuter les coûts sur les factures des consommateurs.
Dans ce scénario, les usines qui consomment beaucoup d'énergie pour fonctionner devraient subir les conséquences de la flambée des prix.
En Allemagne, les prix de l'électricité devraient doubler d'ici 2020 suite au programme national de sortie du nucléaire et à la fin des soutiens financiers pour les énergies renouvelables.
Si les industries énergivores ont jusqu'à présent réussi passer entre les mailles du filet, cette période pourrait bien être révolue.
En mai dernier, le fabricant de produits métalliques Voerdal, la troisième aluminerie d'Allemagne, a déposé le bilan. C'est cette nouvelle qui a poussé les représentants du secteur à tirer la sonnette d'alarme. « La production de métaux est menacée par les prix élevés de l'énergie qui ne sont plus concurrentiels à l'échelle mondiale », a expliqué Ulrich Grillo, le président d'association de fabricants de produits métalliques WirtschaftsVereinigung Metalle (WVM).
Épargner les fabricants
Les usines qui sont responsables d'une grande partie de la pollution en Europe ont réclamé des dérogations au système européen d'échange de quotas d'émissions (ETS), un mécanisme qu'elles qualifient de loi de « plafonnement de l'énergie » et de « désindustrialisation ».
En mai dernier, de grands consommateurs d'énergie, dont les producteurs d'acier et d'aluminium, ont reçu le feu vert de l'UE pour obtenir des compensations des gouvernements nationaux pour les coûts supplémentaires liés à l'ETS. Ces aides d'États sont censées aider les usines à passer à des modes de production plus efficaces sur le plan énergétique.
Le géant des produits chimiques BASF partage cet avis et préconise ce qu'il appelle une approche « ascendante », avec laquelle les améliorations des usines pour les rendre plus efficaces sont contrôlées par des auditeurs externes.
En réalité, ces industries ont déjà commencé à agir en faveur de l’efficacité énergétique.
« Les prix de l'énergie sont déjà élevés, dans le contexte de la concurrence mondiale », a déclaré Wolfgang Weber, vice-président du siège bruxellois de BASF et responsable des relations avec l'UE et les gouvernements. « Nous nous interrogeons déjà sur le moyen le plus efficace de construire un produit et sur le choix du site de production. Nous y pensons en termes de géographie et de géologie », a-t-il déclaré à EurActiv.
Pour que les usines européennes continuent de fonctionner, M. Weber propose de supprimer les plafonds sur la demande énergétique tout en investissant davantage dans l' efficacité énergétique. « Nous avons besoin d'un signal clair que la demande d'énergie de l'industrie ne sera pas limitée », a-t-il expliqué.
Nicola Rega, expert en énergie pour l'association qui représente les entreprises énergétiques Eurelectric, a fait savoir qu'il comprenait la position des industries énergivores. « Pour elles, le coût de l'énergie est si important qu'elles font tout leur possible pour optimiser leur système et améliorer leur efficacité. »
Si la directive sur l'efficacité énergétique était adoptée sans être modifiée, les grandes industries seraient inévitablement contraintes à payer plus, a-t-il commenté. « Dans le cadre du programme d'obligation d'économies d'énergie, elles devront payer leur énergie au prix fort et donc financer la mise en oeuvre de ce programme. Cependant, elles ne bénéficieront pas nécessairement des services d'amélioration de l'efficacité énergétique », a affirmé M. Rega.
Rolf Kuby, chef du bureau de Bruxelles de la fédération WVM (WirtschaftsVereinigung Metalle) qui représente l'industrie des métaux non ferreux en Allemagne en ce qui concerne ses préoccupations économiques, a déclaré lors d'un entretien accordé à EurActiv que les économies d'énergie des industries énergivores étaient déjà encouragées par le système d'échange de quotas d'émission (ETS) et ne devraient donc pas être imposées par la directive relative à l'efficacité énergétique.
Pas de solution miracle pour tous les États membres
L'impact de la directive sur les industries énergivores dépendra de la manière dont les États membres mettront en place le programme d'économies d'énergie proposé au niveau national, selon Bogdan Atanasiu du BPIE (Buildings Performance Institute Europe).
En Allemagne par exemple, les usines sont exemptées du coût des énergies renouvelables (il s'agit du système de tarifs de rachat du gouvernement allemand) qui est généralement répercuté sur les consommateurs finals.
Nicola Rega d'Eurelectric estime que tout dépend de la structure industrielle de chaque pays. « L'impact des coûts a des conséquences diverses. Certains États comme l’Allemagne ont des industries plus énergivores alors qu'au Royaume-Uni, l'industrie se concentre sur des entreprises commerciales. »
Les entreprises énergétiques classent leurs clients dans trois catégories : les consommateurs industriels, commerciaux et résidentiels. Ce portefeuille de clients varie toutefois d'un pays à l'autre et les États ne seront sans doute pas tous d'accord lorsqu'ils devront décider quelle catégorie de consommateurs devra assumer les coûts supplémentaires.
Neutralité carbone
Maureen Lally, du fournisseur de services énergétiques Trane, pense que les entreprises sont bien conscientes des avantages qu'elles peuvent tirer de ce système.
Elle a cité en exemple l'usine Gillette située en Pologne qui a volontairement décidé d'entreprendre des rénovations : « Aucun gouvernement ne leur dictait d'ordres, ils ont fait cela de leur propre chef. »
Thomas Bauwens de l'association PlasticsEurope partage cet avis. « En temps de crise, l'efficacité énergétique des sites de production est déjà un pré-requis à la réduction des coûts et devient même un argument commercial de plus en plus fort », a-t-il expliqué. « La plupart des entreprises s'engagent déjà à réduire leur consommation d'énergie et ce type d'initiatives devrait s'avérer de plus en plus attractif à l'avenir. »
Les chaînes de supermarchés prennent également des mesures pour améliorer leur efficacité énergétique. « Les clients ne dépenseront pas leur argent dans des magasins qui gaspillent de l'énergie et ne servent pas leur communauté », a affirmé Mme Lally. Si elles veulent se positionner en leader et donner l'exemple, elles peuvent même s'engager sur la voie de la neutralité carbone, comme Microsoft l'a récemment annoncé.
Ce défi pourrait cependant s'avérer plus difficile à relever pour les secteurs des produits chimiques et de l'aluminium, dans la mesure où ils consomment plus d'énergie.
Les entreprises énergétiques en quête de nouveaux modèles commerciaux
Les nouvelles règles de l'UE pourraient entraîner une modification radicale des modèles commerciaux des entreprises énergétiques, qui se concentrent actuellement sur la vente d'énergie. Elles pourraient commencer à vendre des services d'amélioration de l'efficacité énergétique ce qui, selon elles, aurait des retombées sur les factures d'électricité des consommateurs.
Bogdan Atanasiu du BPIE estime que toutes les forces du marché doivent s'engager en même temps afin de permettre aux entreprises énergétiques de passer de la vente d'énergie à la vente de services d'amélioration de l'efficacité énergétique.
« Ces changements ne doivent pas être imposés aux seuls fournisseurs d'énergie. Il s'agit d'un problème complexe et la seule solution consiste à stimuler le marché des services énergétiques », a conclu M. Atanasiu.



