La directrice de la politique énergétique d'Eurelectric, une organisation européenne qui rassemble des entreprises d'électricité, a déclaré à EurActiv que l'Europe devrait ralentir son intégration des énergies renouvelables, afin d'éviter des risques de coupures de courant ou d'instabilité du système en raison de la lenteur de la modernisation du réseau transfrontalier.
« La transition doit soit être rapide, ce qui est impossible [car] les réseaux intelligents sont coûteux et la capacité de stockage insuffisante, soit lente en termes d'intégration des énergies renouvelables au système », a expliqué Susanne Nies d'Eurelectric lors d'un entretien téléphonique accordé à EurActiv.
A choisir entre l'objectif de l'UE de tirer 20 % de son énergie, et 35 % de son électricité, des énergies renouvelables d'ici 2020 et la garantie d'un système stable, Mme Nies préfèrerait la stabilité du système pour que les coupures de courant puissent être évitées. Il s'agit là d'un point plus important selon elle.
Mme Nies s'est référée à un rapport faisant état de l'augmentation du nombre d'incidents graves sur le système, qui est passé de 300 à 1000 l'année dernière en Europe du Nord. La République tchèque a failli être frappée par des coupures générales en novembre et décembre 2010.
« Nous souhaitons atteindre les objectifs de 2020, mais nous devons faire preuve d'une grande prudence », a-t-elle déclaré. Dans le pire des cas, une série de coupures générales en Europe pourrait se produire et perturber le fonctionnement des entreprises publiques d'approvisionnement en électricité, mais peut-être aussi les dispositifs fonctionnant avec des énergies renouvelables. Ce serait un désastre. »
Ses paroles reflètent le pessimisme du secteur de la transmission électrique quant à la probabilité que les sources d'énergie variable comme l'éolien ou le solaire puissent compenser les autres sources d'ici 2020. D'habitude, ce pessimisme n'est toutefois pas exprimé en public.
Extinction des feux
Les défenseurs des énergies renouvelables « souhaitent davantage de panneaux solaires, mais notre objectif est de garder la lumière allumée, a expliqué à EurActiv le mois dernier un autre acteur du secteur. « Si les lumières s'éteignent parce que l'énergie solaire photovoltaïque n'est pas en mesure de maintenir la qualité du courant, alors personne n'y gagne. »
« Si nous relions au système des éléments qu'il ne peut pas supporter, nous augmentons la pression », a-t-il ajouté. « Certaines pensent que les opérateurs de réseaux font preuve de conservatisme lorsqu'ils avancent cet argument, mais ce conservatisme pourrait s'avérer nécessaire si nous souhaitons maintenir un approvisionnement d'électricité stable. Il existe une sorte de compromis entre la sécurité de l'approvisionnement, la fiabilité et les énergies renouvelables ».
Les partisans des énergies renouvelables reconnaissent que les réseaux européens ont été conçus pour des carburants fossiles, mais « cette ère est révolue », a déclaré Arthouros Zervos, le président du European Renewable Energy Council. « Nous devons nous adapter, et vite ».
Pompes hydroélectriques
Le pompage-turbinage est actuellement le moyen le plus efficace d'équilibrer les charges électriques qui peuvent varier avec les énergies renouvelables, lorsque le ciel est couvert ou en l'absence de vent.
Selon M. Zervos, certains pays comme l'Italie disposent d'une capacité de stockage excessive alors que d'autres en manquent.
En conséquence, « nous pourrions limiter nos besoins en stockage en améliorant nos interconnexions [transnationales], ce qui permettrait d'utiliser la capacité de stockage des pays frontaliers », a-t-il expliqué à EurActiv.
Anders Eldrup, le directeur exécutif de Dong Energy et ancien secrétaire permanent au ministère danois des finances, a également relevé dans son pays des inquiétudes similaires quant à l'intégration des énergies renouvelables.
« Quand le Danemark a fait ses débuts avec l'énergie éolienne sur terre et en mer il y a 35 ans, les gens parlaient déjà d'instabilité du système au-delà du seuil des 5 % de l'approvisionnement total », a-t-il déclaré à EurActiv.
« On a ensuite parlé du seuil des 10 %, mais nous y sommes parvenus. Ce pourcentage atteint aujourd'hui les 22 %. Le gouvernement souhaite le faire passer à 50 % en 2020 et pour le moment, le système reste stable. »
Un algorithme commun
Pour mener à bien l'intégration du marché de l'électricité d'ici 2014, l'UE compte sur l'application d'un « algorithme commun » déterminant les prix de l'électricité à travers l'Europe.
Cette même année, les exigences liées aux codes de réseau commun pour les réseaux électriques européens devraient entrer en vigueur. Elles sont actuellement définies par le Réseau européen des gestionnaires de réseaux de transport d'électricité (ENTSO-E).
« L’avenir sera un défi », a affirmé une source d'ENTSO-E à propos des inquiétudes liées à l'intégration des réseaux actuels. « Notre objectif principal est de garantir la sécurité du système dans les années à venir et nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour atteindre cet objectif, dans le cadre de nos compétences. »
Mme Nies a appelé l'UE à organiser une campagne pour convaincre le public de la nécessité de surmonter les objections à la construction du réseau de transmission, d'équilibrer l'approvisionnement en énergies renouvelables, de développer le pompage-turbinage et les interconnexions et d'améliorer les dispositifs permettant de répartir les risques. Elle souhaite également que les problèmes de flux de courant soit réglés, notamment via l'envoi d'électricité dans plusieurs pays afin d'éviter les problèmes de transmission.
Mme Nies a toutefois appelé à la prudence quant à un éventuel marchandage sur le paquet Infrastructures énergétiques.
« J'ai bien peur que les États membres refusent d'utiliser les fonds régionaux dans ce paquet pour des projets qui ne serviraient pas uniquement leurs intérêts nationaux », a-t-elle expliqué.
« Pour les interconnexions transnationales dont nous avons besoin, les États membres doivent s'engager en adoptant un point de vue européen. Il sera impossible d'y parvenir avec une approche de type Corée du Nord ou nationaliste. »



