Malgré les initiatives de Bruxelles pour promouvoir les déchets comme une ressource précieuse, ceux-ci sont fréquemment expédiés par bateau vers les économies asiatiques en plein essor au lieu d'être réutilisés en Europe.
Les exportations de déchets en provenance de l'Europe ne se limitent pas aux matières illégales et dangereuses qui font la une des journaux, où l'on peut voir des ouvriers défavorisés démanteler toute sorte de déchets en Inde, de la simple pile au vieux navire de guerre contenant de l'amiante.
Ces exportations incluent également des expéditions légales de déchets non dangereux comme les métaux, le papier et le plastique. Ces déchets n'ont pas besoin d'être notifiés dans la mesure où ils ont une valeur économique et représentent une bonne source de matières premières de récupération pour les pays émergents.
Selon un rapport publié en 2008 par l'Agence européenne pour l'environnement (AEE), le volume de ces exportations a fortement augmenté entre 1995 et 2005, en particulier vers la Chine et l'Extrême-Orient.
Bien que la Chine soit le principal partenaire de l'Europe dans ce domaine parmi les grandes économies asiatiques, l'Inde et l'Indonésie s'approvisionnent également en matériaux en provenance de l'UE pour alimenter leurs industries nationales.
Au sein de l'Europe des Quinze, les exportations de déchets de papier sont passées, à elles seules, de 1,2 à 7,8 millions de tonnes au cours de cette période. Les exportations vers la Chine sont alors passées de près de zéro à 4,5 millions de tonnes.
Les exportations de déchets plastiques ont elles aussi augmenté, passant de 0,2 à 1,6 million de tonnes, dont la moitié vers la Chine et Hong Kong. Selon l’AEE, le type de déchets plastiques le plus exporté est les rognures et débris de polymères d'éthylène, avec plus de 1 million de tonnes.
Les quatre catégories de déchets métallurgiques exportés sont le fer et l'acier, le cuivre, l'aluminium et le nickel. Toutefois, bien plus de matériaux sont exportés sous la forme de déchets électroniques, tels que les téléphones et les ordinateurs portables.
Les exportations de déchets de fer et d'acier sont passées de 6,7 à 8,1 millions de tonnes, alors que les exportations de cuivre, d'aluminium et de nickel en provenance de l'UE des Vingt-Cinq atteignaient presque 1,6 million de tonnes en 2005.
Les facteurs d'exportation
De nombreux facteurs sont à l'origine de ces exportations de déchets. Les règles et normes environnementales de l'Union encouragent ces exportations, étant donné que le recyclage domestique peut engendrer des frais.
La régulation européenne sur l'élimination des déchets impose un recyclage accru de toute sorte de flux de déchets, tels que le papier et le plastique, et entend interdire la mise en décharge. L'incinération est également lourdement taxée dans la plupart des pays européens.
L'option la moins coûteuse serait donc d'envoyer ces déchets dans des pays où les normes environnementales et sanitaires en matière de recyclage sont plus flexibles et où les coûts de main-d’œuvre sont considérablement inférieurs.
Mais il ne s'agit pas seulement de choisir l'option la moins chère.
Selon l'AEE, la croissance économique et l'augmentation des coûts des matières premières vierges et des carburants fossiles ont également engendré la hausse des prix des matières premières secondaires. Le marché international des métaux, du papier, du verre et des plastiques spéciaux PET de bonne qualité pouvant être récupérés s'est alors développé.
Les importations de cuivre et d'autres rebuts métalliques, par exemple, sont exemptées d'impôts dans de nombreux pays.
Le prix relativement bas du transport représente l'un des principaux facteurs d'exportation de déchets européens en Chine. Les porte-conteneurs acheminant des biens de consommation de la Chine vers les ports européens pourraient bien repartir vides s'ils ne faisaient pas office de cargos de déchets, dont le traitement s'avère être une opération rentable.
D'après l’AEE, un conteneur chargé peut être expédié de l'UE à Hong Kong pour 500 €, ce qui permet à la Chine et à d'autres pays asiatiques de satisfaire leurs besoins en papier, en plastique et autres matériaux de façon rentable. Ces matériaux proviennent des flux de déchets industriels et municipaux de l'Union.
Selon une enquête menée par le quotidien britannique The Guardian, ce commerce « entrave fortement les initiatives de recyclage locales, et expose des entreprises européennes à certains risques, dont celui du dépôt de bilan ». Le développement du secteur du recyclage à échelle nationale représenterait pourtant un avantage en termes d'environnement et de création d'emplois, et favoriserait l'application des technologies vertes.
L'exportation d'énergie
Patrick de Schrynmakers, le secrétaire général de l'Association européenne de l'aluminium (AEE), soutient que l'Europe, grâce ses exportations de rebuts métalliques, fournit à la Chine de l'énergie à bas prix qui lui permet de réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES).
Les déchets d'aluminium, par exemple, sont très énergétiques dans la mesure où leur recyclage requiert 95 % d'énergie en moins, en comparaison avec la production d'aluminium issu de bauxite vierge.
M. de Schrynmakers a déclaré à EurActiv que l'aluminium, contrairement à d'autres matériaux, ne connaissait pas de pénurie en Chine. Le pays pourrait aisément produire ce dont il a besoin, mais il est « limité en électricité et en énergie ».
« L'énergie est un facteur clé, et c'est précisément le point faible [de la Chine] », a déclaré M. de Schrynmakers. Il a ajouté qu'en prenant en compte le manque d'énergie et le désir de la Chine de réduire ses émissions de gaz à effet de serre, il était facile de comprendre pourquoi elle cherchait à se procurer tous les débris disponibles.
Il déplore également que la Chine subventionne l'utilisation des déchets métalliques par un remboursement total de la TVA sur les déchets d'aluminium importés. « L'année dernière, la Chine a importé 3,7 millions de ces déchets, malheureusement presque tous en provenance d'Europe » a-t-il fait remarquer.
Alors que le secteur industriel veut augmenter son taux de recyclage en Europe, afin de réduire son empreinte écologique, M. de Schrynmakers estime qu' « il serait particulièrement déplaisant de constater qu'en augmentant notre niveau de collecte des déchets, le recyclage nous échappe et est effectué en Chine. »
Il a également souligné que l'Europe, aujourd'hui clairement exportatrice nette de déchets d'aluminium, était auparavant importatrice nette. Elle importait par exemple la totalité des déchets d'aluminium russes jusqu'à ce que la Russie impose des droits d'exportations de 50 % sur ce matériau.
Le secteur industriel appelle à la mise en place de quotas ou de droits à l'exportation pour les déchets métalliques européens. M. de Schrynmakers porte un regard critique sur le discours des autorités européennes qui affirment : « Nous ne pouvons pas poursuivre sur cette voie, car nous devons montrer le bon exemple. Nous ne sommes pas en mesure de reprocher aux autres de faire ce que nous faisons aussi. »



