Un nouveau rapport remet en question l'idée selon laquelle les entreprises fourniraient de meilleurs services, ce qui pousse certains à réclamer un frein sur la libéralisation des services de l'eau en Europe et au-delà.
« Les partisans de la privatisation promettaient une efficacité et des investissements accrus, mais la privatisation n'a pas répondu à ces attentes », peut-on lire dans le rapport rédigé par Food & Water Europe. L'organisation affirme que la privatisation peut mener à des prix plus élevés sans amélioration des services et des infrastructures.
Dans le cas de la France, les autorités européennes de la concurrence ont déclaré qu'elles enquêtaient pour déterminer si Veolia, Suez et Saur s'étaient entendus sur les prix des services d'eau et d'assainissement. Il y a deux ans, les autorités européennes ont lancé des enquêtes sur une coopération supposée entre certaines entreprises dans le cadre des appels d'offres publics.
Repenser certaines pratiques
Ces enquêtes jouent en faveur des organisations militantes qui souhaitent que la libéralisation du marché de l'eau soit reconsidérée, alors que la Grèce, le Portugal et l'Espagne endettés sont poussés à privatiser leurs systèmes de gestion de l'eau. Elles jettent également le doute sur l'exportation de ce concept de privatisation dans les pays en développement où les besoins sont énormes.
Mildred E. Warner, une universitaire qui a analysé les services de l'eau dans les pays riches et en développement, affirme que les donateurs et les prêteurs, comme la Banque mondiale, qui promeuvent la privatisation de la gestion des services de l'eau pour améliorer les services et l'efficacité, devraient revoir leur copie.
« L'expérience de la privatisation dans le monde, même dans les pays développés, ne s'est pas révélée très positive. Rien n'étaye la notion de réduction des coûts », a-t-elle déclaré lors d'un entretien téléphonique.
« La politique de la Banque mondiale concernant la privatisation de l'eau n'est pas judicieuse et je ne comprends pas pourquoi ils continuent d'insister alors qu'il existe des preuves évidentes de l'échec de cette politique », a expliqué Mme Warner qui enseigne la gestion urbaine et régionale à la Cornell University aux Etats-Unis.
Elle a également affirmé que certains projets pouvaient ne pas être bien mis en oeuvre, dans la mesure où ils appliquent des normes des pays riches dans des pays en développement dont les besoins sont différents.
« Le problème, c'est que nous nous sommes concentrés sur des modèles d'usines de traitement sophistiquées et énergivores, car nous pensions que c'était la meilleure chose à faire. Il semblerait aujourd'hui qu'elles soient difficiles à gérer et non durables sur le plan environnemental, surtout dans les pays à bas revenus. »
Expertise privée
Les donateurs et les prêteurs internationaux ont longtemps fait pression pour l'adoption d'un système hybride qui a été appliqué en France, par exemple, avec une gestion privée des systèmes publics de l'eau.
Veolia, une société française, est la plus grande entreprise de l'eau au monde. Elle réalise des opérations liées à l'eau et à son traitement dans 67 pays et elle a la réputation d'améliorer l'efficacité des systèmes publics. L'entreprise a déclaré qu'elle coopérait avec les autorités de concurrence de la Commission qui ont annoncé qu'elles mèneraient une enquête le 18 janvier dernier.
L'Association internationale de développement de la Banque mondiale, qui dépense 15 milliards de dollars (11,5 milliards d'euros) chaque année, 10 % desquels sont utilisés pour des projets liés à l'eau dans 81 pays pauvres, soutient souvent le travail réalisé par les entreprises publiques-privées.
Les responsables de la Banque valorisent en effet l'implication du secteur privé s'agissant d'améliorer les infrastructures et les services tout en réduisant les coûts.
Un an après la publication d'un rapport accablant de Transparency International sur la corruption dans le secteur de l'eau, une étude de la Banque mondiale datant de 2009 sur les partenariats public-privé a reconnu le problème de la transparence des contrats.
L'étude conclut cependant que ce type d'arrangement permet de réduire le rationnement et d'améliorer la qualité des services de manière substantielle.
« Il est facile de critiquer les entreprises privées, mais en réalité, elles doivent faire face à la corruption qui touche aussi bien les acteurs les plus haut placés dans le gouvernement que les agents des douanes dans certains de ces pays émergents », a déclaré à EurActiv sous le couvert de l'anonymat un contractant de la Banque mondiale qui a l'habitude de gérer des partenariats public-privé.
« Notre expérience montre qu'ils s'occupent d'infrastructures publiques obsolètes et inutilisables pour fournir des services à la population, ce que bon nombre de ces fournisseurs publics n'ont jamais été capables de faire. »
En dehors de la communauté des finances, des organisations comme l'International Water Association londonienne sont connues pour promouvoir la recherche, le partage d'informations et les meilleures pratiques entre les services publics, l'industrie et les régulateurs, dans le but d'améliorer la qualité de l'eau et d'aboutir à une consommation durable.
Une ressource qui appartient à tous ?
Les organisations humanitaires et de défense des droits affirment cependant que même si le secteur privé a un rôle à jouer dans les pays émergents et en développement, l'eau, contrairement aux téléphones portables ou à l'électricité, est une ressource publique qui devrait rester sous le contrôle des autorités.
Natalia Alonso, directrice du bureau d'Oxfam International après de l'Union européenne, reconnaît que le secteur privé s'est montré efficace à de nombreuses reprises, mais que le rôle des autorités est de garantir un accès à l'eau pour les plus vulnérables.
« Par expérience, je peux vous dire que la privatisation de ces services ne permet pas de répondre au problème de l'accès à l'eau pour les plus vulnérables. Nous pensons que cela doit rester un service public qui garantit que toutes les personnes dans le besoin ont accès à de l'eau. »
Le rapport de Food & Water Europe sur les partenariats public-privé indique que les services publics peuvent fournir de meilleurs services à bas prix aux consommateurs, à plus forte raison s'ils travaillent ensemble. Dans ce rapport, l'organisation salue les programmes de l'UE dont l'objectif est de renforcer le secteur non lucratif de l'eau et de l'assainissement dans les pays d'Afrique, des Caraïbes et dans les îles du Pacifique.
Les fonds européens, par exemple, ont contribué à l'établissement de coopératives régionales dans le domaine de l'eau, comme le Rift Valley Water Services Board à l'ouest du Kenya, qui a supervisé le développement de canalisations et de systèmes de stockage dans une région qui compte 10 entreprises de l'eau et 5,5 millions de consommateurs.
L'organisation de lutte contre la pauvreté ActionAid soutient ce programme qui vise à améliorer l'approvisionnement en eau dans de nombreuses régions du Kenya. Le pays n'a toutefois toujours pas atteint son objectif du Millénaire pour le développement (OMD) pour 2015, à savoir un accès à l'eau pour 80 % de la population urbaine et rurale et un accès aux installations sanitaires pour 72 % de la population.
Mme Warner de la Cornell University affirme que les entreprises jouent un rôle important, en matière de développement technologique par exemple, mais qu'une gestion locale de l'eau est cruciale.
« La question n'est pas vraiment de savoir si c'est public ou privé, il faut que ce soit une propriété de la communauté qui soit sous son contrôle et gérée par elle », a-t-elle expliqué. « Pour que les systèmes publics de l'eau fonctionnent correctement, il faut qu'ils soient contrôlés au niveau local, examinés au niveau local et gérés au niveau local. »
« Si c'est le cas, les bénéficiaires surveilleront de près leur fonctionnement, ils comprendront les techniques utilisées, ils pourront les maîtriser et donc bénéficier d'un système plus durable. »



