La droite française s'oppose à une résolution sur les langues régionales

Published: 13 September 2013

Le Parlement européen vient d'adopter une résolution sur les langues régionales menacées. Les eurodéputés français de droite se sont démarqués en votant contre. En France, le picard, le bourguignon et le lorrain sont menacés.

Background

L'Union européenne souhaite promouvoir le multilinguisme et assurer que chaque citoyen de l'UE parle au moins deux langues étrangères. En pratique toutefois, les sites Internet de nombreuses institutions et d'agences de l'UE se limitent à une ou deux langues de travail.

La question de l'utilisation des langues est parfois controversée. Par exemple, les tentatives de créer un brevet européen qui ne serait qu'en anglais, français et allemand ont dû faire face aux ripostes de l'Italie et de l'Espagne qui ont qualifié cette idée de discriminatoire.

La prédominance de l'anglais est surtout décriée par des associations francophones, telles que l’Organisation internationale de la Francophonie et l'Association de défense de la langue française (DLF).

Cette dernière a souvent attribué son prix satirique à des fonctionnaires de l'UE, dont Romano Prodi et Jean-Claude Trichet, pour leur « utilisation abusive » de la langue anglaise.

Plus de 90 % des eurodéputés ont adopté le 11 septembre la résolution rédigée par l'eurodéputé corse François Alfonsi (Verts/ALE).

La résolution incite les États membres à lancer des plans d'action afin de promouvoir les langues menacées. Elle contraint également des pays comme la France et la Grèce à mettre en place directement la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Ces deux pays ne l'ont pas d’ailleurs pas encore ratifiée.

Les eurodéputés exigent en outre plus de fonds et de politiques concrètes destinées à préserver la diversité linguistique.

« Le vote d'aujourd'hui prouve que davantage de mesures sont nécessaires afin de protéger les langues menacées. Il faut donc tirer les leçons des pays qui ont réussi à préserver leurs langues et le cas échéant, débloquer des fonds au niveau européen », a indiqué le Corse à la suite du vote.

Même si la Commission européenne ne dispose pas de compétences juridiques en matière de langues et de droits des minorités (sous l’autorité nationale), François Alfonsi a affirmé dans un entretien avec que la Commission avait une « responsabilité éthique en faveur de la diversité culturelle ».

Alors que l’UE légifère sur la protection des oiseaux migrateurs et des habitats sauvages, elle devrait également protéger la « biodiversité culturelle », a expliqué le député corse.

>> Lire : Un eurodéputé corse lutte pour que l’Europe protège les langues menacées

Le rapport précise que les langues minoritaires sont pratiquées par de très petits groupes. Selon le texte, la Commission est priée d'adapter les critères d'éligibilité à son aide financière pour les groupes non représentés dans de grandes communautés ou territoires.

Contraire au principe de la République

La majorité des eurodéputés, y compris ceux dont le pays n'a pas l'intention de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, ont soutenu le projet.

En revanche, les députés européens UMP sont de  fervents détracteurs de ce texte : 14 se sont abstenus et 8 l'ont rejeté. Brice Hortefeux, ancien ministre des affaires intérieures et allié de Nicolas Sarkozy, fait partie de ces opposants.

Les eurodéputés de centre-droit Constance Le Grip et Françoise Grossetête ont expliqué à EurActiv que le texte allait à l'encontre de la constitution française.

« L'article 2 de la constitution française stipule que la langue et le drapeau français constituent l'unité de la République, ce qui est en contradiction avec la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires », assure Françoise Grossetête.

Elle justifie son rejet du rapport par souci de cohérence. « Dans mon pays, aucune menace digne de ce nom ne pèse sur les langues régionales. Tous les moyens sont mis à disposition pour les protéger. L'adoption de ce rapport pourrait ouvrir une porte sensible », ajoute-t-elle.

Tous les membres de l'UMP n'ont toutefois pas rejeté le rapport. Alain Cadec exhorte par exemple la France à ratifier la Charte du Conseil de l'Europe. « Le Français doit rester la langue de la République une et indivisible. Reconnaître les langues régionales ne met aucunement en cause cette unité à laquelle je suis profondément attaché », indique-t-il dans un communiqué.

Au début de son mandat, le président Hollande a annoncé qu'il ratifierait la charte, avant de revenir sur ses paroles au premier semestre 2013. En France, les langues minoritaires appartiennent souvent à des régions au passé séparatiste, comme la Corse ou le Pays basque, ce qui en fait un thème particulièrement sensible.

Des eurodéputés d'États membres comprenant des régions séparatistes n'ont néanmoins pas rejeté le rapport de François Alfonsi puisqu'il n'est pas contraignant. En France, seuls des membres de l'UMP et des partis extrêmistes se sont opposés au rapport.

128 langues menacées en Europe

L'Atlas UNESCO des langues en danger dans le monde montre que, sur 255 langues parlées actuellement en Europe, 128 sont menacées de disparition dont environ 90 sont « sérieusement en danger ou en situation critique ». 

En France, le bourguignon, le picard et le lorrain sont « sérieusement en danger ». Le dialecte espagnol gascon est « en danger » alors que le dalmate en Croatie est une langue « éteinte ». L'ONU prévoit que la moitié des langues mondiales (6 000) disparaitront d'ici la fin du siècle.

D'après l'UNESCO, ce processus n'est toutefois pas inévitable ou irréversible, dans la mesure où des politiques peuvent être mises en œuvre pour encourager les efforts des locuteurs souhaitant sauvegarder ou revitaliser leur langue maternelle.

Le maintien des langues menacées nécessite un soutien financier et des stratégies afin de contribuer au financement de programmes de formation, d'études, de médias et de recherche dans toute l'Europe, préconisent les défenseurs du rapport. 

L'Internet laisse entrevoir une lueur d'espoir pour ceux qui étudient des langues peu communes. Même si l'anglais, le mandarin, l'espagnol, le français et le japonais dominent la toile, des langues plus rares peuvent toujours être pratiquées et gagner en importance, selon Daniel Prado, un linguiste renommé franco-argentin.

« Si l'Internet constitue une réelle opportunité pour les langues, la première étape est de s'assurer que tout le monde puisse y avoir accès, ce qui est encore loin d'être le cas », prévient-il.

Positions

Le porte-parole de la Commission sur l’éducation, la culture, le multilinguisme et la jeunesse Dennis Abbott, a expliqué à EurActiv après le vote que « la Commission valorise toutes les langues dans l'UE, non pas seulement les 24 « officielles ». Les langues régionales ou minoritaires contribuent fortement à la diversité linguistique et culturelle de l'UE ».

L'eurodéputé finlandais Hannu Takkula (ADLE) annonce : « Quelques 255 langues sont parlées en Europe, dont la moitié a son statut menacé. Parmi celles-ci, 90 ont été identifiées comme gravement menacées ou dans une situation critique. Ces langues menacées comptent le Sami, parlé dans le nord de la Finlande, par exemple, où nous nous efforçons de garantir sa survie en fournissant un financement supplémentaire pour l'enseignement du Sami à l'école primaire, ainsi que pour les médias Sami, y compris la radio et la télévision. »

L'eurodéputé espagnol Izaskun Bilbao Barandica (ADLE) indique pour sa part : « La langue basque se porte bien, dans le sud du Pays basque, mais est en voie de disparition dans les zones bascophones de France. Nous proposons des mesures concrètes qui contribueront à éviter de telles différences dans les régions transfrontalières.  Par ailleurs, nous allons dépolitiser le débat sur la préservation et l'enseignement des langues minoritaires. »

L'eurodéputé français Alain Cadec (PPE) appelle les États membres qui ne l’ont pas encore fait, dont la France, à ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. « J’ai également interpellé la Commission européenne sur la nécessité de faire du breton une langue co-officielle de l’Union européenne au même titre que le catalan, le galicien, le gallois et le gaélique par exemple.  Il m’a été répondu que c’était de la responsabilité de l’État membre d’en faire la demande. J’appelle donc le gouvernement français de faire cette demande. Le Français doit rester la langue de la République une et indivisible. Reconnaitre les langues régionales ne met aucunement en cause cette unité à laquelle je suis profondément attaché. »

L'eurodéputée galloise Jill Evans, présidente du groupe ALE au Parlement indique que « ce rapport constitue une avancée significative dans la protection et la promotion de la diversité linguistique en Europe. Nous avons acquis une longue expérience dans la défense des droits linguistiques au pays de Galles. Je suis ravie de constater que certaines de nos expériences dans l'aménagement linguistique ont contribué au rapport. Mais nous avons toujours du pain sur la planche pour garantir la survie à long terme du gallois. L'expérience a montré que le multilinguisme n'est pas seulement important sur le plan culturel, mais aussi au niveau social et économique. La riche complexité linguistique en Europe dépasse de loin les 23 langues officielles de l'Union européenne et cette diversité doit être célébrée. »