Delors: I could be more critical of the Lisbon Treaty

  

In an exclusive interview with EurActiv, former European Commission President Jacques Delors explained that there are parts of the Lisbon Treaty which he disagrees with or is less than favourable towards. 

Jacques Delors, considered as one of the fathers of the EU, was nevertheless excluded from the drafting of the Constitutional Treaty and the Lisbon Treaty by French Presidents Jacques Chirac and Nicolas Sarkozy respectively.

He is also the founder of the French think-tank Notre Europe.

He was speaking to Georgi Gotev.

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Monsieur le Président, nous nous trouvons dans le bâtiment Jacques Delors du Comite économique et Social, qui abrite aussi le Comite des Régions, et nous fêtons le vingtième anniversaire de la Charte économique et sociale, pour laquelle vous avez été le moteur. Ce bâtiment porte votre nom, comme la tradition l’exige pour les édifices qui abritent les institutions européennes, car vous êtes considérér comme l'un des pères de l’Europe. Il y a quelques semaines nous commémorions le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin et, là aussi, vous avez joué un rôle important pour la réunification de l’Allemagne et pour l’élargissement qui a suivi. Comment l’Europe vous apparaît-elle aujourd’hui, alors qu’elle se trouve à un tournant avec l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne ?

D’un point de vue historique, l’UE a répondu à l’un des défis principaux qui s’adressait à elle, c’est-à-dire celui des pays qui frappaient à sa porte. Elle l’a fait à quatre reprises : l’adhésion anglaise tout d’abord, puis les pays qui accédaient à nouveau à la démocratie – la Grèce, l’Espagne, le Portugal – et qui se sont immédiatement intégrés à l’esprit de la communauté européenne de l’époque.

Il y a ensuite eu les pays de l’ex zone de libre échange : la Finlande, l’Autriche et la Suède. Pour eux, j’avais déjà construit l’Espace économique européen (EEE), mais ils ont voulu être à l’intérieur de l’Union.

Enfin, deux événements liés à la chute du Mur de Berlin et du communisme. La réunification allemande tout d’abord : la Commission européenne a joué un rôle moteur dans ce domaine. J’ai dis dès le lendemain de la chute du Mur que les Allemands de l’Est appartenaient à l’Europe. Et enfin, il y a eu le grand élargissement. L’UE a ouvert ses bras à ses frères de l’Est. Ce fut un grand moment de ferveur.

Mais ça n’était pas facile. Par exemple pour la réunification allemande il y a eu des réticences françaises.

Il y a beaucoup de légendes là-dessus. La rapidité des événements a bousculé les pays membres de l’Union européenne. Les nombreuses hésitations dans certains pays lors du grand élargissement de l’UE sont plus regrettables. J’y vois une des causes des non aux référendums pour le Traité de Lisbonne [ndlr : non français et néerlandais au Traité constitutionnel européen en 2005 et non irlandais au Traité de Lisbonne en 2008].

Premièrement, les gouvernements n’ont pas su mener de pair approfondissement et élargissement quand je leur ai proposé en 1992. Deuxièmement, ils n’ont pas expliqué à leurs opinions publiques la grandeur du geste historique qui consistait à accepter les anciens pays du bloc de l’Est dans notre famille. Par conséquent nous payons toujours ces deux erreurs ou fausses manœuvres.

Comme vous le dites, la communication reste un problème. On parle d’un côté d’un déficit de démocratie et de l’autre d’une perception de déficit de démocratie. Avec l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, les Parlements nationaux auront d’avantage de pouvoir. Quelle est votre appréciation ?

J’aurais beaucoup à dire sur le Traité de Lisbonne. Il y a des dispositions auxquelles je ne suis pas favorable ou pour lesquelles je ne suis pas enthousiaste. Mais il y a quand même deux points très positifs. D’une part, le Parlement européen aura plus de pouvoirs, ayant ainsi le dernier mot pour l’ensemble du budget, y compris ce qu’on appelle les dépenses obligatoires, c’est-à-dire l’agriculture. Le Parlement européen va devoir faire un effort pour expliquer à l’opinion son rôle croissant. Le Traité de Lisbonne prévoit également que les Parlements nationaux peuvent invoquer le problème de la subsidiarité. Mais cela ne suffira pas.

La grosse lacune en matière de communication réside dans le fait que les gouvernements nationaux n’expliquent pas ce qu’ils font en Europe. Souvent, ces derniers disent, « grâce à nous, j’ai obtenu une victoire ». Mais l’Europe est une famille. Les gens ont du bon sens et se disent « c’est extraordinaire cette famille qui se réunit et où en sortant un ou deux des frères disent ‘on a gagné sur l’Europe’. » Tout cela est contre-productif.

En outre on ne peut pas demander aux institutions européennes de communiquer comme un gouvernement national. L’agora naturelle est la nation, et les nations demeurent. L’obligation de faire comprendre l’Europe – et encore mieux si possible de la faire aimer – revient aux gouvernements nationaux et aux élus nationaux.

Vous vous passionnez pour le sport, pourtant ce n’est pas logique du sport qui doit prévaloir dans le sens « on a gagné » - la France gagne contre l’Angleterre, par exemple, comme on l’a entendu.

Il faut ramener le sport à son rôle, c’est un jeu. Dramatiser le jeu ou faire des considérations philosophiques sur un jeu en se prenant pour des grands penseurs de l’esprit est ridicule.

Mais n‘a t-on pas enlevé un joueur dans l’équipe ? Car il n’y aura pas de commissaire pour la communication dans la nouvelle équipe Barroso. 

Non, c’est le Président qui la fera.

Une stratégie est en train de se mettre en place pour remplacer l’ancienne stratégie de Lisbonne. Dans les mois qui viennent, la stratégie « UE 2020 » sera adoptée sous présidence espagnole et un débat a déjà été lancé. L’échéance est très brève car cette stratégie sera adoptée au mois de mars prochain. Que devrait-t-il se passer entre temps ?

2020 pour les uns, 2030 pour le groupe de [l’ancien Premier ministre espagnol] Felipe Gonzalez. Nous avons du mal à nous y retrouver. Ce qui me fait le plus horreur, ce sont les rapports qui ne servent à rien. Non pas parce qu’ils ne sont pas de bonne qualité, mais parce qu’on les met ensuite dans un placard. Il faut beaucoup de place dans un immeuble pour mettre dans des placards les rapports qui n’ont été suivis d’aucun effet. Les effets d’annonce non suivis d’effets sont les pires ennemis de la construction européenne.

C’est le cas du rapport du groupe de Felipe Gonzalez ?

Non, mais je souhaite que ce rapport - qui sera de qualité - soit lu avec attention par les gouvernements et qu’ils en débattent publiquement. Premièrement, je pense qu’il faut un « Lisbonne 2 » mais qui tienne compte du changement de contexte par rapport à « Lisbonne 1 » : une dizaine d’années s’est écoulée et la mondialisation a eu des effets plus concrets, plus importants, plus visibles. Il faut se situer dans le contexte de ce monde, avec en plus la menace qui pèse sur notre terre et notre mère nature.

Deuxièmement, on ne peut pas concevoir ce « Lisbonne 2 » sans une dimension sociale plus affirmée. Troisièmement, la méthode ouverte de coordination chère à certains a montré ses limites.

« Lisbonne 1 » a eu un effet positif sur les administrations nationales qui ont en quelque sorte comparé leurs performances les unes par rapport aux autres. Si on veut aller plus loin, il faut renforcer à l’intérieur de l’Europe le chaînon le plus faible : la coopération. Parmi le trio coopération, compétition, solidarité, la coopération est la plus faible. Si les pays ne veulent pas coopérer entre eux, « Lisbonne 2 » sera un rapport qui pourra être appliqué ou non par chaque pays. C’est là qu’est le point essentiel : par la coopération, faire mieux face aux défis du monde contemporain.

Dans la stratégie de Lisbonne il y a dix ans, est-ce qu’on s’est trompé en disant qu’il fallait rattraper les Etats-Unis ? C’est assez étonnant, et ça ressemble un peu à ce que Nikita Khrouchtchev disait, „мы вас похороним”, « nous allons vous enterrer »…

Cette obsession des Etats-Unis est un peu ridicule. Qu’il y ait des leçons à tirer de ce qui se passe aux Etats-Unis et notamment dans les processus d’innovation, certes ! Le processus pyramidal de la connaissance, qui fait que grâce à deux progrès dans la connaissance un troisième devient possible, est beaucoup mieux mis en œuvre aux Etats-Unis. Pour le reste, nous avons à penser européen.

En premier lieu, l’Europe est confrontée au risque démographique. Nous représentions au début du siècle dernier 15 % de la population mondiale, aujourd’hui 6 % et en 2050 3 %. L’Europe est aussi confrontée à un défi social. Troisièmement, la compétitivité et donc la science. Enfin, et sans doute le plus grave, l’environnement.

Une politique orientée vers le développement durable grâce à la science et à la technique peut nous amener à faire des progrès et à retrouver le plein emploi.

Pour le budget, tout le monde tient un peu le discours de Madame Thatcher "I want my money back". Les pays contributeurs demandent de recevoir un juste retour. Est-ce que vous pensez que cela correspond à l’image solidaire de l’Europe ?

Ces dix dernières années, les Etats membres ont voulu raisonner à enveloppe budgétaires à peu près égale et sans de telles conditions– qui sont le reflet d’un esprit malthusien –, il n’y avait rien à faire. Il faut qu’ils sachent que, même si nous ne sommes pas un Etat purement fédéral, on ne peut pas d’un côté programmer des volontés de modernisation, d’adaptation, de progrès social et ne pas s’en donner les moyens dans le budget.

Pour le déficit démocratique, ne croyez-vous pas qu’il faudrait faire un pas vers une intégration de la société civile dans les efforts de rédaction de cette stratégie européenne ?

La société civile dans sa complexité, dans sa diversité doit être écoutée par les gouvernements. D’autre part, le Comité économique et social a pris cet étendard de la société civile pour essayer d’élargir, au-delà d’une discussion de type technique entre les différents acteurs de la vie économique et sociale.

Il faut poursuivre dans ce sens mais la société civile n’est jamais quelque chose de définitivement établi. Souvent lorsque j’étais président de la Commission, les associations qui se disaient membres de la société civile me disaient « il faut nous reconnaître, nous ». Supposez que demain une association se créée pour défendre un besoin de l’humanité qui n’a pas été vu jusqu’à présent. Faut-il la laisser en dehors parce qu’elle n’est pas dans la liste des reconnues ? Non. L’avantage de la société civile est sa plasticité, son ouverture et sa sensibilité au monde. Il ne faut donc pas trop figer les choses.

Le laboratoire de pensée que vous avez fondé, « Notre Europe », ou se trouve-t-il dans tout cela ?

« Notre Europe » travaille bien. L’équipe est jeune, soudée, enthousiaste, attentive aux nouveaux problèmes et très compétente.

On vous aime beaucoup en Europe, Monsieur Delors. Vous êtes probablement mieux connu dans les pays de l’élargissement qui pensent à vous lorsqu’on parle de qui a imaginé l’élargissement. Avez-vous le sentiment d’être reconnu dans votre propre pays ?

Non. Pas la peine d’ajouter un commentaire, chacun comprendra. 

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