Lenarduzzi: Erasmus would not get off the ground today

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The Erasmus progamme which allows thousands of students to spend time studying in other EU countries, could not be launched today, said the father of the initiative, Domenico Lenarduzzi, in an interview with EurActiv.

Domenico Lenarduzzi is the father of the Erasmus programme, which was launched more than 20 years ago to fund university student mobility. Erasmus was behind countless initiatives supporting education and training across Europe

He was speaking to EurActiv Managing Editor Daniela Vincenti

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Vous êtes connu comme le père-fondateur d'Erasmus. Le nouveau budget européen va augmenter les fonds des programmes d'échange d'étudiants de 71 % sous la bannière Erasmus. C'est un grand succès je suppose. Aviez-vous anticipé ce succès en 1987, année du lancement d'Erasmus ?

Oui, car la construction européenne devait se faire pour les citoyens de demain, car les jeunes étaient plus ouverts. Nous avions en effet constaté dans cette période que l'Europe avait été un succès du point de vue économique, mais que les citoyens ne se sentaient pas impliqués dans cette construction.

C'était quelque chose qui se faisait par des organismes soit au niveau intergouvernemental, plutôt en dehors de la citoyenneté en tant que telle. Et donc nous avons cru utile d'impliquer directement les citoyens.

Quelles sont les trois ou quatre grandes étapes de ce programme ? Comment l’idée d’un chef d’unité a pu aboutir si loin?

Personnellement, j'ai toujours été convaincu que l'Europe pouvait se construire directement avec les citoyens, avec les jeunes.

Et donc nous avons commencé par faciliter à petite échelle les échanges entre jeunes afin qu'ils se connaissent, afin qu'ils puissent dialoguer et qu'ils puissent bénéficier des ouvertures culturelles entre différents pays.

C'est comme ça que nous avons effectué les premiers échanges, mais avec des moyens extrêmement limités. Et je dois dire qu'au niveau des États, ils disaient "bravo, bravo", c'est une bonne idée. Mais lorsque nous parlions du budget nécessaire, ils changeaient d’attitude : Ils disaient "Mais pourquoi faire circuler les jeunes ? Faisons plutôt circuler les professeurs et donnons l'occasion à des professeurs d’aller dans d’autres pays et le budget serait ainsi beaucoup plus réduit.

Nous avons dit "non, c'est pas du tout ça que nous voulons. Ce que nous voulons, c'est une implication des jeunes justement." Il a fallu tout un travail de persuasion pour pouvoir lentement faire démarrer cette initiative.

Aujourd’hui, environ 200 000 jeunes participent chaque année à Erasmus. Et le budget va passer de 8,7 milliards d’euros à 15 milliards d’euros pour la prochaine période budgétaire de 2014-2020. Il y aura sûrement beaucoup plus de jeunes qui vont pouvoir en bénéficier. Quels ont été vos handicaps lors de la création de ce projet ? Si vous aviez un conseil à donner à un chef d'unité  pour développer un projet aussi ambitieux, quel serait-il?

La première observation, c'est qu'aujourd'hui, on ne pourrait plus réaliser une initiative semblable, parce qu'actuellement, il y a une programmation budgétaire de 2014 à 2020 où on décide dès aujourd'hui quel sera le budget en 2017, 2020 etc.

On a donc une camisole de force qui empêche de prendre des initiatives en dehors de celles qui sont prévues au moment de la programmation de la projection budgétaire.

Il n'y a plus cette liberté d'initiative. C'est là une différence fondamentale. Aujourd'hui, on vous dit : "Dites-nous ce que vous ferez en 2020." Hors, ma stratégie était totalement différente. Je ne voulais pas m'enfermer dans une programmation à moyen terme ou à long terme parce qu'il n'y avait pas une ouverture d'esprit suffisante pour le faire et il fallait surtout profiter du moment. Vous savez, la présidence changeait tous les semestres – et il fallait surtout, via des contacts personnels, convaincre chaque semestre la présidence de l'importance du projet en tant que tel et leur donner l'impression que c'était eux qui réalisaient ce projet.

Cela a toujours été ainsi : c’est la Commission qui prenait des initiatives mais les États membres voulaient en tirer les bénéfices en disant : "Nous avons réalisé ceci ou cela."

Vous avez été chef d'unité et gravi tous les échelons jusqu’au sommet, au poste de directeur général. Avez-vous l'impression qu'aujourd'hui, un chef d'unité a beaucoup moins de possibilités de développer des projets innovants et moins de chances de faire carrière ?

C'est ma conviction. Aujourd'hui, je sais que je n'y parviendrais pas, ce serait impossible de répéter l'expérience que j'ai eue, j'y pense souvent. C'est complètement exclu.

Et croyez-vous que le fait qu'il n'y ait pas de réelles initiatives sortant de la Commission soit en train de l'enliser tout comme l'Europe ?

Il est vrai que le monde change. Il est vrai que nous ne sommes plus à l'époque des gens qui rêvaient d'une certaine Europe. Les choses changent.

Mais aujourd'hui, il serait impossible de répéter ce que j’ai vécu parce que justement, comme je le disais, nous sommes à l'intérieur, même d'un point de vue budgétaire mais pas seulement, d'une vision vouée à se projeter dans le futur. Je dirais même plutôt une planification.  

La différence entre les termes est très importante. On vous demande aujourd'hui de planifier. C'est un terme un peu ‘soviétique’. A l'ère soviétique, on planifiait, on disait "vous faites ceci, cela," et l'esprit d'initiative était exclu.

Et aujourd'hui, c’est cela qui se passe – on fait de la planification. On dit lorsqu'on accepte quelque chose "mais il faut planifier puisqu'il faut que je défende mon budget d'ici 2020" et donc il faut être précis dans tout ce qu'on entreprend et surtout rester à l'intérieur de ce qui a été décidé.

Donc les initiatives individuelles qui ont été prises dans le passé ne seraient plus possibles aujourd'hui.

D’où croyez-vous qu’une initiative un peu innovante puisse venir pour faire avancer l'Europe ? Est-ce que vous croyez par exemple, comme vous avez parlé des citoyens, que l'initiative citoyenne puisse être un moteur qui déclenche un renouveau d'idées ?

Je me pose souvent la question : qu’est-ce qui va pouvoir apporter un nouveau dynamisme, de nouvelles initiatives ? Et bien, si tu étais là, est-ce que tu pourrais entreprendre cela aujourd'hui ? Non, je ne crois pas.

On parle de modifier les traités pour renforcer la zone euro …

Oui mais comme toujours, si les choses se font, primo, elles se font du point de vue économique et pas tellement du point de vue du citoyen. Et cela a presque toujours était le cas …

Et cette initiative citoyenne ? Vous n'y croyez pas vraiment ?

Aujourd'hui non. Je n'y crois pas. Jadis, je savais qu'il fallait passer par les initiatives citoyennes, mais aujourd'hui, je ne vois pas comment cela pourra aboutir à quelque chose. Aujourd'hui, ils vont très clairement se trouver confrontés à ce qui a été planifié d'ici 2020.

Donc l'Europe est bloquée …

L'Europe telle que nous l'avons conçue est bloquée, simplement parce que budgétairement c'est bloqué. Vous n'avez plus d'espace.

Revenons à l'éducation, qui n'est pas une compétence forte de l'Union. Est-ce que vous croyez que les grandes stratégies – l'Agenda de Lisbonne et son successeur 'Europe 2020' – vont contribuer à donner des bases juridiques suffisantes pour réaliser une Europe de l'éducation ?

Aujourd'hui, l'éducation a quand même un rôle plus fondamental qu'il y a 20 ans.

Aujourd'hui, on dit que si l'on veut faire l'Europe ce sera avant tout par l'éducation, l'éducation, l'éducation. On a sûrement une conception plus large de l'éducation que par le passé.

Toutefois, affirmer cela d'un point de vue théorique – c'est une chose – le réaliser c'en est une autre : je ne crois pas que l'on aura plus de bases juridiques aujourd'hui que jadis.

Que pensez vous du "re-branding" de tous les programmes d'éducation ("Youth in Action", "Erasmus Mundus", "Leonardo", etc.) sous le même chapeau qu'Erasmus ? Est-ce que vous seriez favorables à cette idée ?

Oui et non. J'ai toujours été contre parce que la proposition actuelle est une proposition qu'on nous avait faite par le passé et personnellement, j'étais sceptique, car la chose se défend du point de vue de la conception, et non du point de vue budgétaire.

On n'a pas intérêt à tout unifier parce qu'en unifiant on ne fait pas deux plus deux plus deux avec différents programmes. On arrivera peut être à 10 alors que les différents programmes séparément arrivaient à 15 ou à 20.

Mais là, je vous parle de la période où moi j'étais directeur général. Aujourd'hui, étant donné que tout est programmé, s'il y a une volonté politique d'amplifier, oui. Soixante-et-onze pourcent d'augmentation, c’est positif.

Vous êtes entré à  la Commission en 1958 et l'avez quittée il y a dix ans. Quel a été, selon vous, le moment fort de la construction européenne ?

Le moment clé a été le sommet de Fontainebleau sous la présidence française. Mitterrand s'est dit que l'Europe ne pouvait pas uniquement se faire du point de vue économique, mais qu'il fallait construire une Europe des citoyens.

J'étais directement impliqué parce que j'avais à ce moment-là la division éducation. Et donc, on s'est retourné vers l'unité éducation pour dire : "Faites-nous un projet d'une Europe des citoyens".

C'était en 1984.

Il vous a fallu trois ans pour créer Erasmus, seulement trois ans !

Mais en trois ans on a fait des choses extraordinaires parce que tout le monde le voulait, même si les bases juridiques n'existaient pas.

Maintenant, on dit que l'Europe est à un moment de blocage et il y a effectivement un peu ce même sentiment qu'il faudrait quelque chose pour la faire avancer. Est-ce que vous pensez que l’Europe dispose du "leadership" nécessaire pour avancer - Merkel, Sarkozy…  Et croyez-vous en une intégration économique et fiscale ?

J'y crois. Mais c’est les événements qui nous poussent. Comme toujours, il faut être face à de grosses difficultés pour avoir le courage de prendre des décisions qu'on n'aurait jamais prises dans le cadre d'une négociation normale.

Les problèmes de la zone euro nous font justement prendre des décisions : on se rend compte dans cette crise que  nous ne pourrons l'affronter que si l’Union européenne se dote de moyens pour y faire face. La coordination budgétaire des Etats était inconcevable par le passé.

C’est dommage tout de même que l'Europe se fasse uniquement entre Merkel et Sarkozy.

Pour moi, ça, c'est dramatique parce que ce n’est pas l'Europe. C'est simplement le leadership de deux États membres qui ignorent complètement tout le reste.

Cela implique qu'on ne soit plus dans un contexte communautaire, mais dans un contexte étatique de deux leaders. C'est vrai que par le passé, il a toujours fallu qu'il y ait des leaders – que se soit Mitterrand et Kohl ou autre –, mais cela était fait dans un autre esprit.

Aujourd’hui, ce qui se fait valoir, ce n'est pas l'esprit communautaire, mais c'est Sarkozy et Merkel qui vont déjeuner ensemble et qui après imposent ce dont ils ont convenu. Et des autres, vous n'en entendez jamais parler.

L'esprit communautaire en tant que tel n'existe plus. Et je crois que nous avançons parce que nous sommes poussés par les événements, et non pas à cause d'une vraie conception…

Pas grâce au leadership… Si vous deviez formuler un souhait pour cette Europe qui est en train d'avancer en titubant, quel serait-il ?

Primo, je crois qu'il faut constater qu'on ne pourra jamais faire marche arrière. Et c'est déjà quelque chose d'essentiel. Quand on vous dit "l'Europe est en danger," il ne faut pas le croire. On ne pourra plus se passer de l'euro. On ne pourra plus se passer de l'Europe.

Au contraire, nous devrons avancer et probablement encore plus qu'aujourd'hui.

On ne peut pas faire marche arrière et donc l'Europe de demain demande pour se réaliser une intégration plus poussée, ainsi qu'une réalisation beaucoup plus importante à travers le rôle de la citoyenneté.

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