De Waele: ‘Gorbachev’s role has been totally neglected’

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The role of Soviet leader Mikhail Gorbachev has been completely overlooked in celebrations marking the fall of the Berlin Wall, said Jean-Michel de Waele, professor of political science at the Université Libre de Bruxelles (ULB), in an exclusive interview with EURACTIV.

ULB Professor Jean-Michel de Waele est aussi le directeur du centre d’étude de la vie politique CEVIPOL. Il y a quelque jours, il a reçu le titre de ‘docteur honoris causa’ de l’Université de Bucarest. Il s’est confié à Georgi Gotev de EURACTIV.

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Quelle est la place du leader Soviétique de l’époque Mikhaïl Gorbatchev dans l’histoire que nous venons de commémorer – la chute du Mur de Berlin et la fin de la Guerre froide ?

Je pense qu’il a une importance vitale, c’est sans doute le personnage le plus important. Il a été absolument nécessaire. C’est lui qui a changé le climat international et qui a permis que les évolutions que nous connaissons se fassent à l’Est de l’Europe. S’il y avait eu des tensions de guerre froide, aucun de ces mouvements n’aurait pu aboutir.

C’est lui aussi qui a mis fin à la doctrine Brejnev. En montrant clairement que l’Armée rouge et les armées du pacte de Varsovie n’interviendraient plus nulle part, quoi qu’il se passe en Europe Centrale et Orientale et dans les pays satellites de l’Union Soviétique, il a évidemment joué un rôle fondamental.

Sans cela, l’histoire ne se serait pas produite de la même façon. Des révoltes populaires en Europe Centrale, il y en avait eu avant : en 53 à Berlin, en 56 en Hongrie et en Pologne, en 68 en Tchécoslovaquie.

Donc ce n’est pas la question des révoltes populaires. C’est le fait qu’en 1989 l’Armée rouge n’intervient plus. Et ça, c’est la décision de Gorbatchev. Donc je pense qu’il a joué un rôle fondamental, absolument essentiel et bien plus important que le Pape Jean Paul II par exemple. Oui le Pape a fait bouger les Polonais, oui le mouvement fut profond en Pologne. Mais, comme nous le savons, c’était très profond aussi en 68 en Tchécoslovaquie, mais l’Union Soviétique y a mis fin.

Mais il y a aussi un autre aspect, la glasnost et la perestroïka, cela aussi a fait bouger les peuples…

Bien entendu, l’autre aspect c’est qu’il a un peu soulevé le couvercle de la marmite, et tout a sauté. Il a un petit peu ouvert les portes et il a créé un immense courant d’air dans lequel les peuples se sont engouffrés.

Son mouvement de reformes en Union Soviétique a permis un meilleur accès à l’information, a permis une discussion, et a donc galvanisé la société civile, ce qui a déclenché les événements de 89. Ca, c’est fondamental. Mais le fait que ça se soit passé dans une période de détente internationale, est aussi fondamental.

Il y a effectivement l’aspect de l’accès à l’information, que vous avez mentionné. Avant Gorbatchev, il n’y avait comme source d’information valable que Radio Free Europe, que les autorités essayaient de brouiller, mais que tout le monde écoutait quand même. Avec la Glasnost, pour les peuples Slaves qui comprenaient bien le Russe, la télévision Soviétique et les journaux Soviétiques qui circulaient librement partout a l’Est sont devenus plus précieux encore comme source d’information libre. Partagez-vous cette analyse ?

Oui, la presse russe diffusait alors des choses que leur presse à eux ne diffusait pas. Il était beaucoup plus intéressant de lire la Pravda que le journal Tchèque du parti, Rudé právo, par exemple. Il y avait une certaine liberté de ton et on y trouvait des informations valables.

En plus, la contestation des secrétaires généraux conservateurs ne venait plus que de la rue ou de certaines élites dissidentes, mais cette contestation se faisait aussi à travers Gorbatchev. Il devenait très clair que Gorbatchev ne soutenait plus [Gustav] Husak [leader communiste Tchécoslovaque] ou [Erich] Honecker [leader communiste de la RDA]. Montrer cette séparation entre Moscou – dont ils se réclamaient tant – et eux, a beaucoup affaibli les régimes.

Quand on regarde les vidéos d’archive, il faudrait une certaine explication. On voit les Allemands de l’Est crier « Gorby » dans la rue devant Honecker qui fait semblant de ne pas comprendre que ce message est dirigé contre lui. Comment traduire ce message ?

C’est un message de soutien aux reformes de Gorbatchev, face au conservatisme de Honecker. Il faut se rappeler que le conflit fut vraiment vif entre les plus conservateurs, c’est à dire [Nicolae] Ceau?escu [leader communiste roumain], Honecker et Husak, et Gorbatchev.

Pour les leaders roumain, est-allemand et tchécoslovaque, le conflit fut vif avec Gorbatchev. Ils ne soutenaient pas les reformes de Gorbatchev, ils les critiquaient même. Pour les peuples d’Europe centrale, crier le nom de Gorbatchev était donc un soutien aux reformes.

On se demande toujours comment Gorbatchev a pu survivre, avec le KGB et l’armée le laissant faire. Cela tient un peu du miracle ?

Oui, mais ce sont aussi des décennies d’obéissance aveugle aux ordres du Secrétaire général qui produisirent cela. Le système a créé un tel degré d’obéissance, que même lorsque le « gourou » appelle au suicide, on obéit. Je ne veux pas nécessairement comparer cela à un phénomène sectaire, mais l’obéissance a amené le système à sa perte.

Ceci étant, beaucoup dans les élites de gauche européennes et en Union Soviétique pensaient que Gorbatchev allait reformer le système. Ce n’est que quand l’Union Soviétique s’effondre complètement, avec le coup d’état et l’arrivée au pouvoir de [Boris] Eltsine, que l’on comprend l’échec total de Gorbatchev. On avait pensé qu’il laissait tomber l’Europe Centrale mais qu’il allait réformer l’Union Soviétique, que le socialisme allait faire un pas en avant et que l’Europe Centrale deviendrait plus démocratique. Elle aurait constitué une sorte de zone neutre entre la Russie et l’Union européenne, avec des partis communistes forts dans certaines régions.

Gorbatchev a cru qu’il pouvait réformer un système qui s’est avéré être non réformable. Mais, pendant tout un temps, on a pensé qu’il reformerait le système. Donc pendant un certain temps, les agents du KGB et les durs du régime ont cru qu’il essayait de sauver le système.

Il semble qu’il y a eu, de la part de l’Occident, des promesses non tenues faites à Gorbatchev, en ce qui concerne la non adhésion à l’OTAN des pays d’Europe Centrale par exemple.

Les occidentaux ont fait des promesses dans un moment où le rapport de force leur était un peu favorable. Rapidement, le rapport de force leur est devenu totalement favorable et, effectivement, ils ont poussé leur avantage encore plus loin. Cependant, il reste à prouver que ces promesses ont été faites. Il y a encore un grand travail à faire par les historiens de la diplomatie pour voir comment cela s’est déroulé.

Qui étaient les plus proches collaborateurs de Gorbatchev ? On parle beaucoup de sa défunte épouse Raïssa, qui semble avoir joué un rôle plus important que l’on ne pourrait imaginer ? On parle aussi d’Alexandre Iakovlev, décédé lui aussi, dont le rôle a été sous-estimé jusqu’à présent ?

Oui, ce sont les noms reconnus comme les plus importants. Pour son épouse Raïssa, cela semble assez clair. Il faut rappeler qu’à l’époque, le fait que le Secrétaire général voyage avec sa femme à l’étranger était, pour les Soviétiques et le Occidentaux, quelque chose de totalement révolutionnaire.

Quand Raïssa est décédée [en 1999], le drame que cela a été pour Gorbatchev montrait que c’était autre chose qu’un membre de la famille qui disparaissait. Il semble bien qu’elle ait joué un rôle dans sa réflexion. En ce moment, toute une série de conseillers disent qu’ils on joué un très grand rôle. C’est très difficile de retrouver qui a réellement influencé Gorbatchev, et quand, parce que les conseillers ont changé à plusieurs reprises.

N’avez-vous pas l’impression que lors des célébrations de la chute du Mur de Berlin Gorbatchev a été négligé ?

Je pense qu’on a totalement négligé Gorbatchev ! Pour moi, c’est l’un des enseignements de cette célébration de la chute du Mur de Berlin. De nouveau, le rôle de la Russie a été négligé. C’est la thèse en Europe Centrale aussi. Les Polonais, les Tchèques, les Roumains, n’aiment pas du tout qu’on rappelle ce rôle de l’Union Soviétique et de Gorbatchev.

Parce que cela diminue leur rôle à eux ?

Oui, parce que cela diminue leur rôle, et parce que de nouveau, c’est l’Union Soviétique qui joue un rôle. Dans la perspective des pays d’Europe centrale et orientale, cela les dépossède de leur propre histoire. Alors qu’il me semble que l’un ne va pas sans l’autre.

Mais la grande leçon, c’est cet espèce de dédain vis-à-vis de la Russie. Une autre grande leçon à mon avis, est cet espèce de tropisme occidental, qui consiste à considérer que tout s’est joué à Berlin, dans la nuit du 9 au 10 novembre.

Je suis vraiment très frappé : on est en train d’écrire l’Histoire avec une seule date, alors que c’est un long processus. Si l’on peut dire que pour le 14 juillet 1789, il y a une date, parce qu’il se passe quelque chose, si l’on peut dire que le jour où les bolcheviques ont pris le pouvoir [le 7 novembre 1917], c’est une date, sur les changements de régimes en Europe Centrale il n’y a pas une date, mais des dates. Et ce n’est sans doute pas un hasard si on retient un événement qui se passe presque à l’Ouest, à Berlin.  

Mais on ne fait pas grand cas de la naissance de Solidarno??  en Pologne ou de la ‘Révolution de velours’ à Prague par exemple. Tout est mangé par le mur de Berlin, qui n’est après tout qu’un domino parmi d’autres. 

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