Lisbonne, L’economie de la connaissance et la recherche

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Lisbonne, L’economie de la connaissance et la recherche

Il n’y a pas aujourd’hui de véritable politique européenne de la recherche et de la science. Si l’Union européenne veut atteindre l’objectif qu’elle s’est fixé à Lisbonne en mars 2000 – devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique au monde, d’ici 2010 – elle doit impérativement coordonner davantage ses efforts de recherche et augmenter substantiellement ses investissements en recherche et développement. Tel est le message délivré par Philippe Busquin, Commissaire européen chargé de la recherche, lors d’un petit déjeuner organisé par l’EPC, en partenariat avec la Fondation Roi Baudouin. Un échange de questions-réponses a suivi cet exposé. Le compte-rendu qui en est fait ci-dessous n’a aucun caractère officiel et les propos rapportés ne peuvent pas être directement attribués.

Evoquant les grandes étapes des “politiques de la science” en Europe, nées au lendemain de la deuxième guerre mondiale, Philippe Busquin a souligné qu’il n’y avait, en matière de recherche, pas de véritable politique européenne. Rien de comparable aux politiques qui régissent les domaines de l’agriculture ou de la concurrence au niveau communautaire, ou aux politiques de recherche américaine ou japonaise. Selon le Commissaire, la recherche européenne se limite aujourd’hui à la juxtaposition de trois éléments: les politiques nationales qui représentent plus de 80% de l’effort européen public global de la recherche; une série d’initiatives de coopération scientifique et technologique intergouvernementale (comme le Centre Européen de la Recherche Nucléaire, l’Agence Spatiale Européenne ou encore l’initiative de promotion technologique Eureka); et l’action de l’UE matérialisée dans les programmes-cadre de recherche et développement (soit 5% de l’effort public global). Or il y a urgence: l’Union européenne ne peut plus se satisfaire d’une telle situation, selon M. Busquin.

Une étape fondamentale a été franchie en mars 2000, lorsque le Conseil européen de Lisbonne a fixé l’objectif de faire de l’UE, d’ici 2010, “l’économie de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive au monde”, a rappelé le Commissaire. Et la recherche est appelée à exercer un rôle fondamental pour atteindre cet objectif, a-t-il ajouté, précisant que 50% de la croissance économique devait être imputée au progrès technologique et à son exploitation. Le Sommet de

Lisbonne a donc logiquement marqué le lancement du projet de création d’un “Espace Européen de la Recherche” (EER), conçu pour instaurer, à l’échelle européenne, une politique de recherche digne de ce nom.

Sur la question de savoir si, en l’état, la recherche est en mesure de jouer ce rôle de moteur de la croissance économique, Philippe Busquin s’est montré alarmiste. En dépit de signes plutôt positifs – des forces évidentes dans des domaines comme l’aéronautique, les télécommunications ou la recherche pharmaceutique ou encore le fait que l’Europe demeure “la deuxième puissance scientifique mondiale” – l’Europe accuse un déficit de sa balance commerciale pour les produits de haute technologie. Ses chercheurs et industriels déposent moins de brevets que leurs homologues américains ou japonais. L’absence de “brevet communautaire” explique cette tendance. Il regrette l’incapacité du Conseil des ministres à se mettre d’accord sur la proposition de règlement créant le brevet communautaire et selon lui “l’Europe est schizophrène dans ce domaine”. Il déplore également le fait que la directive sur la brevetabilité du vivant n’ait pas encore été transposée dans plusieurs Etats membres. Par ailleurs, le chiffre d’affaires combiné des nombreuses sociétés de biotechnologie européennes (qui se sont multipliées ces cinq dernières années) et le nombre de leurs employés ne représentent que le tiers de ceux des compagnies américaines. En cause également, selon le Commissaire, l’eff ort financer global insuffisant et inférieur à celui de nos concurrents; une moindre capacité à traduire les percées scientifiques en produits et services et succès économiques; et, enfin, la trop grande dispersion des efforts du fait de la fragmentation des activités. Il relève également les obstacles à la mobilité de chercheurs, qu’il s’agisse des chercheurs européens – “il y a une certaine frilosité des milieux académiques à s’ouvrir” – ou des chercheurs issus de pays tiers dont la mobilité au sein de l’UE est freinée par des problèmes de visas.

Pour remédier à cette situation, la Commission a mis en chantier plusieurs initiatives qui s’articulent autour de l’EER. L’EER a deux composantes, a expliqué M. Busquin. Il s’agit tout d’abord de créer un marché intérieur européen de la recherche, où circuleront librement chercheurs, connaissances et technologies; il s’agit ensuite de développer une meilleure coordination entre les activités et politiques nationales et régionales de recherche. Concrètement, un certain nombre d’actions ont déjà été lancées. La Commission a ainsi développé un réseau de “centres de mobilité” pour l’information et l’assistance aux chercheurs. Elle a également achevé un premier cycle de “benchmarking” des politiques de recherche: cet exercice a notamment montré que les trois pays scandinaves étaient particulièrement dynamiques.

Une autre grande réalisation a été la refonte en profondeur du programme-cadre de recherche pour les années 2003-2006 (le sixième programme-cadre dont le budget est de 17,5 milliards d’euros), qui a été conçu comme un outil spécifique de l’EER. L’une des grandes nouveautés de ce programme, qui a pu être adopté sans retard malgré des difficultés concernant l’inclusion de la recherche sur les cellules souches, est la définition de nouveaux instruments qui permettront de rassembler une masse critique de ressources: il y aura beaucoup plus de grands projets et les coordinateurs de ces projets bénéficieront d’une plus grande autonomie. En évitant l’éparpillement des fonds dans de petits projets, l’effet structurant du programme-cadre et sa visibilité devraient être renforcés. Le nombre de priorités a été réduit, les moyens consacrés à la mobilité des chercheurs ont été doublés et le soutien aux infrastructures (y compris les réseaux électroniques) a été renforcé. Les premiers appels à propositions seront publiés le 17 décembre. Le budget du programme-cadre est le troisième budget de l’UE – mais il est loin derrière celui de l’agriculture et des Fonds structurels, a encore précisé le Commissaire.

L’EER a également donné lieu à une série de développements impliquant les acteurs de la recherche: la création d’enceintes de contact comme le groupe ACARE pour l’aéronautique; le groupe à haut niveau pour la recherche sur l’Hydrogène et les piles à combustible; ou encore l’intégration des objectifs de l’EER dans les programmes d’activités des organisations nationales.

Mais mieux coordonner les efforts ne suffit pas. Il faut aussi les renforcer, c’est-à-dire augmenter substantiellement les dépenses de recherche, a souligné le Commissaire. Au Conseil européen de Barcelone, l’UE s’est engagée à porter son effort de recherche aussi près que possible de 3% de son PIB. Aujourd’hui, cet effort n’atteint que 1,9% de son PIB, contre 2,7% du PIB pour les Etats-Unis et 3% pour le Japon. M. Busquin a indiqué que la Commission avait récemment publié une communication sur ce thème, où elle suggère une série d’idées. Ce texte fait actuellement l’objet d’une consultation et sera suivi par des propositions concrètes que la Commission présentera début 2003.

Enfin, sur le volet institutionnel, M. Busquin a précisé que la réaffirmation de l’EER dans le projet de Constitution, sur lequel planche la Convention sur l’avenir de l’Europe, ne devrait pas poser trop de problème. Il a estimé que les articles du Traité sur la politique de recherche et développement n’étaient plus vraiment adaptés à la réalité et qu ‘il serait souhaitable de renforcer les dispositions en matière de coordination des politiques de recherche des Etats membres et de l’UE.

Philippe Busquin a aussi évoqué l’élargissement en rappelant que les chercheurs des pays candidats vont pouvoir participer au sixième programme-cadre, au même titre que leurs homologues des Etats membres. Il a souligné “le potentiel humain de qualité” dans ces pays, citant l’exemple de la Pologne qui compte le plus grand nombre de diplômes d’ingénieurs.

Discussion

Interrogé sur les entraves que risque de créer, pour les entreprises européennes par rapport à leurs concurrentes de pays tiers, une réglementation excessive et coûteuse dans le domaine de l’environnement (référence aux suites que donnera la Commission à son Livre blanc sur une stratégie pour l’industrie chimique), M. Busquin a estimé qu’il fallait trouver un “juste équilibre entre l’objectif du développement durable” et “la nécessité de ne pas handicaper les entreprises”. Il a admis qu’il ne fallait pas arrêter de “normes irréalisables ou incontrôlables” et a assuré qu’il serait “attentif à ce que cela ne crée pas de distorsion de concurrence” pour les entreprises européennes. “Il y a parfois des mesures trop lourdes”, a-t-il reconnu.

Répondant à une question sur le rôle des universités dans l’EER, M. Busquin a annoncé qu’il préparait une communication sur ce thème, qui serait présentée en janvier/février 2003. L’idée étant de mettre en exergue les “meilleures pratiques” au niveau européen. Il a cité l’exemple de la Finlande où 55% des entreprises ont des contacts structurels avec les universités (alors que la moyenne européenne est inférieure à 20%).

Interrogé sur le rapprochement difficile entre la science et les citoyens, entraînant souvent une perception fausse du progrès scientifique ou des peurs, M. Busquin a reconnu qu’il avait des lacunes. Il n’y a, selon lui, pas assez d’émissions scientifiques à la télévision, qui est un support efficace pour ce type d’information. Ces émissions sont trop souvent programmées à des heures de faible écoute, a déploré le Commissaire. Et lorsque les questions scientifiques sont traitées par des “journalistes généralistes”, elles sont souvent “approximatives” ou présentées sous un angle “sensationnel” qui déforme l’information. “Il n’y a pas assez d’agences de presse solides en Europe”, a-t-il encore regretté.

Enfin, répondant à une question sur “la méthode de coordination ouverte” qui a été proposée par la Commission pour mieux coordonner les efforts de recherche des Etats membres, et qui a fait l’objet de vives discussions lors de la dernière réunion des ministres de la recherche (le 26 novembre dernier), Philippe Busquin a expliqué que ce thème avait été “sujet à un malentendu”. Certains Etats membres y ont vu “une intervention de Bruxelles” dans leurs politiques nationales. Par exemple, la Suède, qui s’est engagée dans la recherche sur les cellules souches, a craint une intervention de l’UE à cet égard. Il s’agit en revanche d’une approche qui permettrait aux Etats membres de mieux connaître les programmes de recherche des uns et des autres et qui pourrait donner lieu à une plus grande coordination, a souligné le Commissaire. En outre, cette approche fonctionnerait sur une base volontaire. Il a cité l’exemple du génome humain, domaine dans lequel les Européens avaient un réel potentiel, mais où le manque de coordination leur a fait prendre du retard.


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