Director: Demand for French classes ‘growing by 5% each year’

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Over the past 10 years, demand for French language classes has risen steadily among accredited ambassadors and the international press in Brussels. However, this renewed interest might in fact reflect the declining influence of French in the EU institutions. Thierry Lagnau, director of the Alliance Française in Brussels, explains the reasons behind this paradox.

Thierry Lagnau is director of the French Alliance in Brussels (Alliance Française Bruxelles-Europe), a non-profit organisation promoting the French language and culture. He spoke to EURACTIV's Outi Alapekkala.

The following interview is available in French only. An English summary article is available here.

Au fil des ans, l'Alliance française de Bruxelles s'est spécialisée dans les cours de français à destination des diplomates et fonctionnaires européens ou étrangers. Comment jugez-vous la position actuelle de la langue française au sein des institutions européennes ?

Il est indéniable que le « globish » s’est peu à peu imposé comme langue usuelle au détriment de la langue française. Toutefois, il convient de nuancer, dans la mesure où au niveau institutionnel elle reste essentielle dans quelques bastions comme la Cour de justice européenne – où les arrêts sont rendus en français – la DG agriculture, actuellement la DG marché intérieur et les services dirigée par Michel Barnier, Directions Générales où elle est à ma connaissance langue usuelle, tout comme dans quelques services dont le chef d’unité est français.

Si elle est très peu parlée dans les réunions officielles et dans les bureaux, elle le serait bien davantage, à ce que l’on me dit, dans les conversations de couloir, où parler français jouerait un rôle dans des situations précises. Un groupe de travail dont le chef est français, et dans lequel un lien particulier se nouera plus spontanément entre lui et les membres dudit groupe qui parlent français ou font l’effort de parler français aura des échanges informels plus riches, des échanges d’informations plus étoffés, échanges qui n’auraient pas eu lieu sans cette connivence linguistique.

Dans quelle mesure la demande pour des cours du français a-t-elle évolué au cours des dernières décennies ?

A la fenêtre de l’Alliance française de Bruxelles-Europe, la demande va croissant, comme en atteste le nombre d’heures de cours vendues, en augmentation régulière de près de 5% chaque année depuis plus de dix ans…

Est-ce que la Commission européenne vous soutient financièrement ? 

Non, nous recevons une subvention du ministère français des Affaires étrangères et européennes, et du côté belge des subsides de Wallonie Bruxelles International ainsi que de la Commission Communautaire Française.

L'anglais, le français et l’allemand sont les trois langues de travail de la Commission européenne, mais 75% des documents sortant de cette institution en 2010 étaient initialement rédigés en anglais contre 8,32 % en français et 2,74 % en allemand. Comment interprétez-vous ces chiffres ?

« Initialement », cela signifie qu'ils sont pour la plupart d’entre eux toujours traduits en français dans un second temps. Il faut aussi prendre en compte le fait que le français est certes la langue maternelle de 16% des citoyens européens, mais que c'est la seconde langue de 19% d'entre eux contre 41% pour l'anglais !

Ces chiffres reflètent donc une réalité qui nous place loin désormais de l’époque de l’Europe des Six, époque où le français était la langue de trois des membres. On rappellera par ailleurs qu’en cette période d'austérité, cela devient aussi une question de coût et d'efficacité. Pour l’anecdote, on oublie souvent que la langue maternelle la plus parlée dans l’Union européenne, devant le français, est…l’allemand, avec quelque 100 millions de locuteurs !

Le combat contre la domination de l’anglais est-il définitivement perdu ?

Si l’on considère qu’il s’agit d’un « combat », oui, mais la langue anglaise telle qu’elle est parlée dans les institutions est très appauvrie et je ne pense pas qu’il soit souhaitable que la langue française connaisse le même sort, peu enviable à mon avis…

On soulignera que le français demeure malgré tout, sur le plan institutionnel, une langue importante, et dont le statut de langue de travail n’est pas remis en cause. Etre l’une des trois langues de travail, c’est avoir une place prépondérante par rapport aux 23 autres langues, et c’est symboliquement un signe fort !

Que faut-il faire pour ramener ces chiffres à plus d’équilibre ? Est-il nécessaire de faire quelque chose ?

Oui, il est nécessaire dans cet esprit de maintenir les efforts importants qui sont faits, notamment avec les cours que les institutions proposent à leur personnel, ceux que l’Organisation Internationale de la Francophonie finance en direction des ambassadeurs et diplomates en poste dans les Représentations Permanentes, ainsi qu’en direction des journalistes accrédités auprès des institutions européennes.

Un « retour à plus d’équilibre » semble toutefois difficilement envisageable, notamment en raison de l’élargissement de 2004 qui a vu l’arrivée, rappelons-le, de 10 nouveaux pays dans la « famille » européenne…

Quelle est la stratégie à suivre?

La question de la stratégie et des moyens à mettre en œuvre fait débat parmi les défenseurs de l’utilisation de la langue française. Les idées les plus intéressantes que j’ai entendues sont pêle-mêle, les suivantes :

  • amorcer une réflexion sur comment « décomplexer » les personnels européens dans leur rapport à la langue française, perçue comme une langue difficile et que l’on a des réticences à utiliser à moins d’en avoir un certain degré de maîtrise, souvent très élevé, trop élevé ;
  • « encourager » de manière plus appuyée les francophones locuteurs de langue maternelle à parler leur propre langue et non l’anglais, comme c’est très souvent le cas, pour prendre la parole en public ;
  • encourager également les personnels du Parlement, de la Commission et du Conseil à s’exprimer en français au quotidien : les former à un français « standard », dont ils sont très demandeurs, pour leur permettre de mieux interagir en français avec les Bruxellois francophones, de mieux fonctionner et mieux se sentir dans un environnement linguistique qui doit devenir familier.

C’est en en faisant une langue de communication naturelle que la langue française pourra regagner du terrain dans les échanges informels, puis dans un deuxième temps, formels.

Former en français les enfants des personnels européens est pour certaines personnes une voie à approfondir car l’apprentissage de la langue et son utilisation, outre l’enrichissement culturel qu’elle procure aux jeunes, a évidemment sur les parents un impact qu’il ne faut pas sous-estimer, suscitant ou renforçant chez eux le « désir » de français. 

On a l’impression que le choix de l’anglais est vraiment évident et qu’il représente une solution de facilité pour plusieurs raisons, telles que la diminution des coûts liés à la traduction simultanée lors des conférences. Que diriez-vous à ceux qui prônent une langue unique (anglais) pour les affaires européennes ?

Une langue unique, qu’il s’agisse de l’anglais ou de toute autre langue, n’est pas souhaitable dans la mesure où cette nouvelle « lingua franca » ainsi officialisée nuirait à la qualité des documents de travail, puis des textes votés et provoquerait un appauvrissement de la pensée, une homogénéisation culturelle avec un nivellement par le bas.

La diversité culturelle, valeur défendue par le mouvement Alliance française dans chacune des Alliances de son réseau mondial, est un enrichissement indissociable de la diversité linguistique. S’exprimer dans sa langue, c’est exprimer sa culture, une vision du monde.

On ne peut que constater que parler le « globish », c’est parler un anglais coupé de son contexte culturel, utilitaire certes mais très réducteur.

L’excellence des services d’interprétation au Parlement, au Conseil, permet à tous les acteurs, élus comme personnel, d’exprimer leurs idées, avec toute leur force, sans les dénaturer. Au Parlement, il semble primordial que les citoyens européens puissent suivre les discussions, ainsi que les prises de position de leurs députés dans leur langue maternelle : ce sont des élus que le peuple ne choisit pas pour leurs compétences linguistiques mais pour leur programme. Rappelons par ailleurs que le multilinguisme dans les Institutions coûte 1 euro par an à chaque citoyen européen. Il s’agit d’un coût bien modeste en regard des arguments que je viens d’exposer…

Comment qualifieriez-vous l’importance de la langue française (ou de toute autre langue) pour les affaires européennes ?

Si la langue française s’est imposée comme  la langue du droit et de la diplomatie, c’est d’après de nombreux spécialistes, en raison du degré de précision qu’elle permet, et de la variété des formules qui ouvre le champ à de grandes nuances dans le discours.

Cela étant, comme je viens de le dire dans ma réponse à votre question précédente, pour maintenir dans le contexte européen des relations et des prises de décision de qualité, il me semble important de privilégier l’usage de la langue de chacun, une langue « lissée » ne permettant pas  d’aboutir à des résultats satisfaisants.

Cependant, les coûts importants générés par la traduction et l’interprétation devenant un argument récurrent, la tentation de sacrifier progressivement ces postes sur l’autel des restrictions budgétaires est grande.

Pour revenir à l’importance de la langue française en particulier, je dirais que ne pas parler français du tout constitue un handicap pour la carrière à Bruxelles, notamment à la Commission où les personnels européens doivent généralement maîtriser 3 langues de l’UE : leur langue maternelle, l’anglais et une deuxième langue de travail, qui est généralement le français….

Nous sommes donc face à un paradoxe intéressant : alors qu’il est moins employé actuellement dans les institutions, le français fait l’objet d’une demande de formation au volume somme toute élevé !  

En tant que journaliste, je consulte souvent les différents sites des Institutions européennes. Ces sites expliquant les politiques et initiatives de l’Union européenne sont souvent uniquement en anglais, très rarement dans toutes les langues officielles et occasionnellement dans les trois langues de travail (le site sur les aliments génétiquement modifiés est, curieusement, uniquement en anglais et en chinois !). Voyez-vous un lien entre l’absence de communication dans toutes les langues officielles de l’Union et le déficit démocratique de celle-ci ?

Vous voulez parler, je pense, de « perception » ou de « sentiment » de déficit démocratique… Oui, comme j’ai eu l’occasion de vous le dire tout à l’heure, n’utiliser qu’une seule langue, c’est renforcer le sentiment éprouvé par de nombreux citoyens de l’Union que l’Europe ne s’intéresse pas à leur sort, et que les décisions sont prises alors que la teneur des débats leur est inaccessible.

Pour revenir aux sites internet que vous évoquiez, il convient de noter que les anglophones ont à présent la main sur la communication : la majeure partie des conférences de presse se déroule désormais en anglais alors que traditionnellement c’étaient l’anglais et le français qui étaient utilisés.

La communication étant devenue l’une des clefs de voûte de la politique, celui qui maîtrise la communication est en position de force. Cela donne nécessairement plus d’écho aux propositions émanant des anglophones, à leurs positions et renforce par là même leur hégémonie.  

Pourriez-vous expliquer la collaboration entre l’Alliance française, TV5 Monde et l'OIF pour l'apprentissage du français de la diplomatie ? D’où vient cette idée et comment un fonctionnaire européen, par exemple, peut en profiter ?

Sollicitée en 2004 par l’Organisation Internationale de la Francophonie pour mettre en œuvre le plan pluriannuel de formation des diplomates en poste à Bruxelles dans les représentations permanentes auprès des Institutions européennes, l’Alliance française de Bruxelles-Europe – Centre européen de Langue Française forme chaque année en moyenne quelque 650 diplomates et journalistes accrédités auprès des Institutions. La gestion de ce programme financé sur contributions de la France, de la Fédération Wallonie-Bruxelles, du Grand-Duché du Luxembourg et de l’OIF, est assurée par la Direction de la langue française et de la Diversité linguistique et culturelle de l’OIF.

Les diplomates éligibles à cette formation sont informés des dates de début de chaque session de 10 semaines par leurs missions diplomatiques respectives, destinataires tout comme le sont les journalistes accrédités, de courriers officiels de la représentation bruxelloise de l’OIF.

La prise en compte des besoins spécifiques de ce public a donné lieu à la mise au point d’un dispositif d’apprentissage hybride, alternant cours en présentiel et cours à distance sur Internet par le biais d’une plateforme où les apprenants de la classe effectuent diverses tâches, et se retrouvent pour interagir, non pas « en direct », mais de manière asynchrone, en laissant leurs écrits à tout heure du jour et de la nuit, à leur convenance et donc en fonction de leurs disponibilités. Ce dispositif, en cours de développement, a bénéficié pour son lancement du soutien financier du ministère français des Affaires étrangères et européennes.

Pour ce qui est de notre collaboration avec TV5MONDE, elle se déroule dans le cadre de partenariats qui portent sur des projets précis. Une équipe d’enseignants de l’établissement « didactise », c’est-à-dire transforme en matériau permettant à un apprenant de travailler des compétences linguistiques précises – comme la compréhension orale, par exemple – des émissions diffusées sur la plus grande chaîne francophone au monde.

Le magazine « 7 jours sur la planète », qui est didactisé en alternance avec le CAVILAM de Vichy, et certains numéros du « Bar de l’Europe », émission de la RTBF enregistrée au Centre de Presse du Parlement, font ainsi l’objet d’exercices proposés sur le site de TV5MONDE, et auxquels peut s’atteler tout un chacun, fonctionnaire européen…ou pas !

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